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La rue Montpensier (entre deux mondes)

samedi 31 octobre 2009 par AK Pô


Depuis toujours certains naviguent à la boussole, dans un monde qui fut jadis le leur, mais le magnétisme de la vie les a quittés, et les voici exilés sur la banquise bancaire, ours polaires affamés chassés par des trappeurs friands de ferveur émotionnelle et de puissance que les ours polaires peuvent trouver dans l’irrationnel...

Lucile, puisqu’il en est ainsi, je m’exile. Je quitte le centre ville pour le Phare, avec les trois frères Tabarnac, dont j’ai fait la connaissance après que tu aies claqué la porte de notre logement de la rue Manescau. A ce propos, l’un d’eux te connait. Un grand tatoué, qui a navigué toute sa jeunesse de Bornéo à Valparaiso, dans les cales de grands navires, entretenant la chaudière avec du coke extrait des mines du Pérou, où, m’a-t-il raconté, il n’a jamais débarqué. Depuis, le navire a coulé et lui a sombré. Nous logeons rue de Ségure. Il occupe le lit au-dessous du mien, l’autre frère celui au dessus (le troisième habite ailleurs) ; ils ronflent comme des hors-bords sous le signe du zodiaque. Il faut dire qu’il ne s’entend pas du tout avec son frère cadet, dit JC, qui ne connait du monde que celui qu’il croise tous les jours devant la boulangerie, où il mendie. Il a une grande expérience de la rue d’à-côté, ce qui rend jaloux son grand tatoué de frangin, mais c’est le plus instruit des trois. Il connait les évangiles par coeur, ce qui en épate plus d’un, dans la cour des miracles où l’on peut fumer son mégot sans transgresser la loi de la jungle. Il les appelle même par leur prénom : Matéo, Marco, Lucca, Jean-Jean, mais n’adresse jamais la parole à Djouda, qui est trop pote avec le grand tatoué. Bien sûr, le quintette fait du ramdam dans le dortoir, quand JC annonce ses plans divins pour sauver l’humanité de l’indigence aux autres exégètes pantois, qui ne connaissent de la rue Montpensier que les murs hauts comme la grisaille des jours. Souvent même, ils font semblant de l’écouter. Lorsque le quintette est dehors, au petit matin, et se dirige de concert vers les halles, JC, qui ouvre la marche, se rend compte soudain qu’aucun ne le suit au-delà du cyber-café. Ils justifient leur désertion par le sacrifice expiatoire qu’engendre l’herméneutique : étudier, approfondir, interpréter les textes sacrés dont JC leur a rempli les oreillers la veille. Et puis c’est chauffé. Pas de courants d’air, de pensées, juste un petit jus devant un écran en couleurs. Et JC, en général, retourne seul à ses petits pains, devant la boulangerie.

Le grand tatoué est plus abordable, comme ancien marin. Même si en fin de journée babord et tribord quittent le navire, sa conversation me déboussole souvent. Quand il m’a raconté qu’il avait rêvé de toi, il m’a dit tout net : j’ai vu dans mon rêve ta Lucile, dans le ciel avec des diamants. Etait-ce prémonitoire ? En changeant les mots, son rêve visitait mon cauchemar : Lucile, dans le ciel (de lit) avec ses amants. Exactement ça. Raison pour laquelle je m’exile, Lucile, et ne cligne pas des yeux avec malice quand tu liras mon billet, sinon un rai de lumière divine t’aveuglera, menant le frêle esquif de tes aventures amoureuses sur les récifs de ma vie brisée. Finies alors les galipettes dans l’hôtel de luxe de la rue, le cliquetis des baguettes au resto chinois, les incursions orientales avec tajine, pastilla et danse du ventre, Djouda m’a tout raconté. Il rigolait, le saligaud, ne sachant pas que c’était toi, mais il a reconnu que tu débordais de générosités, au pluriel, donc j’ai compris de suite de qui il parlait. J’aurais certes pu confondre avec ma charmante coiffeuse, d’ailleurs je vais l’épouser quand le phare s’éteindra, non par vengeance, Lucile, mais parce que j’adore son petit salon, plein de jolies revues, avec un service à thé en porcelaine anglaise Wedgwood (ou Royal Albert), et puis ses formes et son bagou, qui sont loin de mon bol en porcelaine blanche ébréché et de mon bayou quotidien, parce que le Phare, c’est quand même le bout du monde, et des rues il y en a un paquet pour arriver à le dépasser sans se noyer.

Le troisième frère Tabarnac s’en est sorti, disent les deux autres, après avoir refranchi le seuil de l’agence immobilière de la rue, entre les deux restos, poursuivi par des promoteurs qui voulaient racheter sa concession au cimetière pour le prix d’un linceul. Je ne l’ai vu qu’une fois, ce zigoto. Il était plié en deux de rire, en train de bouquiner devant la sortie de secours du lycée hôtelier. Le rire étant aussi communicatif que la misère est taciturne, j’ai engagé la conversation, lui demandant la cause de sa jubilation. Il m’a regardé au travers de ses lunettes épaisses, m’a dit tu vas comprendre, et a repris à haute voix sa lecture :

"...Mais ce n’était qu’un projet idéaliste, car il savait qu’il ne pouvait s’éloigner des hommes et de leurs turpitudes. Sans cesse il avait médité sur la lâcheté des peuples et leur soumission à l’impudence de gouvernants iniques. Cette obligeance consentie aux tyrans, laquelle confinait souvent à la dévotion,provoquait en lui un perpétuel étonnement. Il en était arrivé à croire que la majorité des humains n’aspirait qu’à l’esclavage. Longtemps il s’était demandé par quel stratagème cette énorme entreprise de mystification organisée par les possédants avait pu s’étendre et prospérer sur tous les continents. Il faut dire que Karamallah appartenait à cette catégorie de vrais aristocrates qui ont rejeté comme des habits crasseux toutes les valeurs et tous les dogmes institués par ces infâmes personnages le long des siècles pour perpétuer leur domination. Ainsi la persistance du pouvoir de ces chiens puants sur la planète n’altérait en rien sa joie d’exister. Bien au contraire, leurs actions stupides et criminelles étaient pour lui une source inépuisable de sujets divertissants. Au point de s’avouer parfois qu’il regretterait pour sa satisfaction personnelle la disparition de cette engeance, par crainte de l’ennui que dégagerait une humanité débarrassée de sa vermine..." (*)

Il s’arrêta alors de lire, refit passer ses yeux devant ses lunettes, et me demanda : " Tu crois qu’il a une combine, mon JC de frère, pour nous en sortir, de la mouise ?" Comme il avait un regard candide et de belles dents luisantes, je ne sus que lui répondre : "tu sais, tant qu’il se croisera les bras..."

- par AK Pô

25 10 09

(*) Albert Cossery "Les couleurs de l’Infâmie" Ed. Joëlle Losfeld (1999) 


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Votre commentaire



> La rue Montpensier (entre deux mondes)
31 octobre 2009, par claudiqus  

Lucy in the sky ....

c’était une belle époque !...

  • > La rue Montpensier (entre deux mondes)
    31 octobre 2009, par Marc  

    "Lucy in the sky ...."

    Allons Claudiqus, vous n’allez pas nous dire que vous en preniez ? smiley

  • > La rue Montpensier (entre deux mondes)
    31 octobre 2009, par claudiqus  

    tssss ! tssss...

    de la douce, avec parcimonie ...juste pour essayer . histoire de ne pas mourir idiot et d’être sûr d’avoir fait le bon choix...

  • > La rue Montpensier (entre deux mondes)
    31 octobre 2009, par le coq  
    annexes au CV de claudiqus,

    On comprend son pseudo......clopain-clopam... de retour de Katmandou toute une époque ! On l’excuse il n’a rien trouvé de mieux que Pau et pourtant ses critiques devraient l’inciter à poursuivre son chemin, l’écho de l’aventurier nostalgique est toujours présent.

  • > La rue Montpensier (entre deux mondes)
    1 novembre 2009, par claudiqus  

    voui !...

    gentil à vous, je savais que je pouvais compter sur votre magnanimité . soit dit en passant, le cas contraire ne m’eût troublé dans mon sommeil, mais je ne faisais pas le moins du monde allusion à la fumette extasique dans mon commentaire initial !... la nostalgie concernait plus le phénomène de société et l’explosion d’inspiration, en particulier musicale, de cette époque ! à chacun ses rêves !

  • > La rue Montpensier (entre deux mondes)
    1 novembre 2009, par le coq  
    la monnaie de singe...

    OUF - vous devriez me remercier alors M. Claudiqus car ainsi disant je vous ai permis d’éclairer d’un justificatif indispensable votre précédent propos enfumé qui ne pourvait se comprendre qu’à 50% minimum comme vous. A&P sera également rassuré de ne point être le support d’illuminés fumeux.

  • > La rue Montpensier (entre deux mondes)
    1 novembre 2009, par claudiqus  

    c’est vrai M. le Coq !

    croyez que je vous sois reconnaissant d’avoir levé le doute ! nez en moins, vous avez raison de mettre le doigt sur le fait que mon verbiage exotique, relatif assurément à mes pérégrinations étrangères, semble être souvent sujet à quiproquo .

  • > La rue Montpensier (entre deux mondes)
    1 novembre 2009, par Bruno  
    La référence à Albert Cossery en soi est une référence au haschisch : voir in "les hommes oubliés de Dieu", (1941), premier recueil de nouvelles de l’auteur, "la jeune fille et le haschasch", qui ne doit pas être de mémoire la seule de cette oeuvre parcimonieuse de langue française, qui raconte l’Egypte fabuleuse des petites gens des villes et des campagnes. A la fois nostalgique et prémonitoire.

  • > La rue Montpensier (entre deux mondes)
    1 novembre 2009, par claudiqus  
    et un homme loin des attaches matérielles . un peu le Jeremiah Johnson si bien interprété par Robert Redford .

  • > La rue Montpensier (entre deux mondes)
    1 novembre 2009, par Marc  

    C’est amusant : quand on parle de fumette, voilà Bruno qui se réveille. Il n’y pas très longtemps, il nous expliquait tout le bien qu’il pensait de la dépénalisation de la consommation-vente de cannabis...

    D’autre part, et AK Pô le sait bien, la chanson Lucy in the Sky with Diamonds n’a rien à voir avec le haschich mais fait suite à la découverte du LSD par les Beatles (d’où le titre).

  • > La rue Montpensier : pétards mouillés ?
    1 novembre 2009, par AK Pô  

    Marc, j’ignorais tout de la relation de la chanson avec une quelconque "drogue", mais merci de me l’apprendre, je vais ré-écouter les Beatles avec mes papilles. Pour un simple jeu de mots, que de retombées ! l’ensemble du texte n’a rien à voir avec la drogue, soit dit en passant, et merci à Bruno de parler de Cossery, dont les oeuvres complètes sont rééditées en deux gros volumes (mais il fallait aller à la fête du livre). Voilà ce que je trouve sur Wikipédia :

    Selon le récit de John Lennon, son fils Julian, alors âgé de quatre ans, revint de la maternelle début 1967 avec un dessin, qui, disait-il, représentait une de ses camarades nommée Lucy O’Donnell. En montrant ce dessin à son père, Julian décrivit son œuvre comme montrant « Lucy dans le ciel avec des diamants » (« Lucy in the sky with diamonds »). Plus tard, Julian Lennon raconta : « Je ne sais pas pourquoi je l’avais appelé comme ça ou pourquoi il s’est distingué de mes autres dessins. J’avais clairement de l’affection pour Lucy à cet âge. J’avais l’habitude de montrer à mon père tout ce que je fabriquais ou peignais à l’école, et c’est ce dessin-là qui a fait germer l’idée de cette chanson »[1]. Lucy O’Donnell est décédée à 46 ans, le 22 septembre 2009[2].

    Bien loin de l’interprétation qui fut faite du titre de la chanson - dont les initiales furent rapidement relevées comme étant celles d’une fameuse substance hallucinogène, le LSD -, Lennon expliqua à maintes reprises qu’en dehors du dessin de son fils, ses sources principales d’inspiration pour les paroles surréalistes, étaient Lewis Carroll (plus particulièrement son célèbre roman Alice au pays des merveilles, mais aussi De l’autre côté du miroir, les deux livres préférés de John dans son enfance) et un très populaire programme humoristique de la radio anglaise appelé le Goon Show - la phrase « plasticine porters with looking glass ties » y faisant directement référence[1].

    Vous êtes de grands enfants (farceurs) !

  • > La rue Montpensier : pétards mouillés ?
    1 novembre 2009, par Marc  

    AK Pô, merci. John Lennon, qui avait une certaine soif de respectabilité, et était bien "managé" par Yoko Ono, a effectivement toujours nié que le titre de la chanson ait été choisi pour sa relation avec le LSD.

    Ceci dit, la chanson date de 1967, alors que les Beatles sont en pleine période psychédélique, et les paroles aussi bien que la musique correspondent de près à l’expression d’un trip d’acide. Dans mon souvenir les autres membres du groupe étaient moins catégoriques que JL sur cette question.

    Mais peu importe, la chanson est inoubliable et vos textes sont superbes. Allez vous publier un recueil de vos chroniques ?

  • > La rue Montpensier : pétards mouillés ?
    1 novembre 2009, par claudiqus  

    vi ...

    pour une fois, mon cher Marc, nous sommes à peu près d’accord .

    à part peut-être que pour moi, LSD ou Hachish témoignent de la même errance ! la différence est dans l’échelle de gravité en retombées et en accoutumance .

  • > La rue Montpensier : pétards mouillés ?
    1 novembre 2009, par AK Pô  
    Marc, pour John Lennon, je me doute bien... Tout comme les Rolling Stone n’ont pas créé Brown Sugar en buvant du café (mais là, mieux vaut questionner Mick Jagger). Pour la question du "recueil de chroniques", ce sera quand je comprendrai à peu près ce que j’écris. Pour l’heure A&P (merci BB) me permet d’apprendre à écrire avec plaisir (en général le dimanche), plaisir que j’espère partagé par ceux (celles) qui me lisent (et arrivent à saisir que parfois le non-sens en a). Merci à vous ! smiley

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