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Lecture : La rue Lavigne

samedi 31 janvier 2009 par AK Pô


Le Bon Dieu des enfants est un canard sauvage. Et on aura beau leur apprendre que si les parallèles se rejoignent à l’infini, c’est que l’infini reste toujours à portée de vue, et le canard sauvage dans la ligne de mire.

De la visite, ce matin. Le petit Tino Lapin m’a trouvé dans la cuisine, en peignoir, préparant du café.
"- B’jour M’sieur Timimoun, Zé est là ?"
J’ai regardé l’horloge murale : dix heures.
"- A cette heure-là, il doit être chez Mamie Chat en train d’étendre la lessive.
"-Merci, M’sieur, et bonne journée !". Il est parti comme il était venu, dans un courant d’air. Je n’avais aucune idée d’où se trouvait mon fils Andréas, dit Zé, dit La Crevette, à ce moment-là. Zé, le meilleur ami de Thierry, dit Tino, dit Lapin, dix ans chacun, devait plus galoper dans l’immeuble d’en face qu’au numéro 25, où Mamie Chat habite, et à qui, à tour de rôle, chaque famille file un coup de main, courses, lessive, ménage, compagnie. Elle a bien un chien de son âge, qu’il faut sortir trois fois par jour, mais en ce moment, elle est clouée au lit ; alors les gosses se disputent pour le promener. Je ne sais pourquoi, ils adorent balader Fusée, avec toujours un jeu idiot à la clé (la dernière fois, ils l’avaient coiffé d’un entonnoir en papier avec écrit dessus "regade moi quand je te cose").

Dans cette rue Lavigne qui fait brèche à l’avant-bras de la rue de la Gendarmerie règne une atmosphère de petite Italie. Depuis maintenant dix ans que nous y vivons avec ma femme et mon fils cette impression ne s’est jamais démentie. Le premier contact a sans doute été essentiel. A l’époque, La Crevette était un nourrisson tout frais sorti du ventre de Martha, et le boulot ne courait pas plus les rues qu’aujourd’hui. Un ami m’avait parlé d’un T3 pas trop cher dans une rue tranquille du centre ville. Pour le côté ensoleillé et vue dégagée certes, il ne fallait pas trop y compter ; mais bon, nos moyens correspondaient au loyer demandé, et nous avions emménagé dans la foulée. Les fenêtres du coté pair faisaient vis-à-vis avec celles du côté impair, les batiments étant sensiblement de la même hauteur. Donc, de notre cuisine, nous avions vue directe sur la cuisine de l’appartement d’en face, (ce qui est toujours le cas aujourd’hui). Au début, cette promiscuité nous gêna ; voir de quoi est remplie l’assiette du voisin ne rassasie pas l’estomac. Mais les jours succédant aux jours, l’oubli répété de fermeture des rideaux finit par ne plus nous faire accorder d’importance à notre manque d’intimité (c’était une cuisine, de toute façon), et nous permit, indirectement, de lier amitié avec le voisinage.

Beaucoup de ceux qui habitaient cette rue travaillaient dans le BTP et la sous-traitance industrielle. Les femmes avaient d’autres secteurs d’activité,(bureau, ménage, hopital) et cela donnait une dynamique particulière au quartier, les uns rentrant tard le soir, les autres démarrant tôt le matin ; avec le bourdonnement des voitures et les chamailleries des gosses après l’école montait, particulière, une symphonie du quotidien que chacun écoutait sans y prêter attention, partie intégrante du cursus des jours. Les contraintes d’horaires et de particularités familiales firent en sorte qu’une organisation se créa d’elle-même, un genre de partage des tâches, un système d’entr’aide spontané. Les façades furent repeintes au fil des ans de couleurs gaies, et il fut décidé en commun que, manquant de place à l’intérieur, nous suspendrions nos lessives au-dessus de la rue, par un système de poulies et de fils très répandu dans les pays méditérranéens. De même, couples âgés, veuves et veufs solitaires, eurent l’autorisation informelle de suspendre leurs cages à oiseaux aux volets (avec obligation de les rentrer le soir). Tant et si bien que très vite la rue prit un aspect tout autre. Les canaris, les perruches sifflotaient des airs créoles, le parfum des lessives se répandait sur le trottoir, et, de fenêtre à fenêtre, les discussions allaient bon train, couvrant le brasillement des postes de radio. Les vieux, tout en fumant ou tricotant, observaient ce qui se passait dans la rue et les gosses se sentaient protégés par le regard des ancêtres. C’était un territoire à part.

La plupart des cours intérieures possédaient un escalier en bois avec une coursive à l’étage ; la cour elle-même étant de simple béton gris entourée d’appentis ne permettait pas un trafic de véhicules, par ses dimensions. Elle restait donc le lieu privilégié des allers et venues, des jeux de ballon et autres amusements des tout-petits, en semaine. Le dimanche, en famille, nous passions l’après-midi au parc Lawrence, à jouer à la pétanque, à refaire le monde en parlant des évènements qui nous touchaient, des besoins des uns et des autres, de la difficulté et de la réussite de certains. Mamie Chat nous racontait sa jeunesse à Sidi Bel Abbès, Maureen sa découverte de Paris à l’automne dernier, Léa et Firmin de leur oncle, garde civil républicain au temps de la guerre d’Espagne, Martha tricotait de la layette au point mousse en chantant el ejercito del Ebro quand Firmin se lançait dans une diatribe politique. Mais souvent, au retour, dans la rue Viard, certains changeaient de mine. Avoir franchi la porte sombre de la Villa Chagrin leur était déjà arrivé, en des temps où leur jeunesse n’avait rien d’exotique. Nous connaissions tous au moins une personne qui se trouvait encore derrière ces hauts murs, c’était le fils aîné du grand Tafanar, Nelson. Il avait écopé de six mois fermes pour outrage au Président du Branle-Bas, une association sans aucun but (avoué) constituée de ses trois membres fondateurs (pour être légale), créée uniquement pour enquiquiner les gens qui les dérangeaient, soit une légion d’individus toutes races mêlées. Et l’outrage étant désormais entré dans le cadre pénal, on liftait la populace de tout esprit critique. O tempora, o mores !

J’ai entendu Zé monter les escaliers quatre à quatre. Il est entré, et son mètre cinquante s’est planté devant moi :
-"Papa ! la maman de Tino nous amène au cirque Amar voir la ménagerie, j’peux y aller ?
-"Demande à ta mère, moi je suis d’accord en tout cas."
Il s’est élancé dans la chambre, où Martha s’habillait.
"- Tu pourrais frapper, avant d’entrer ! l’a-t-elle admonesté
"- Je suis entré les yeux fermés, Maman, je te jure !
"- Bon. Que veux-tu ?
"- La maman de Lapin nous amène au cirque visiter la ménagerie, j’peux y aller ?
"- Oui ; mais ne fais pas le singe, ils pourraient te garder !
"- Merci, m’man !"
Et le voilà filant en trombe vers la sortie, me vidant les poches au passage.

Quand je pense que ce gosse est mon fils ! Que de mutations en dix ans ! La trajectoire de nos vies, ce sont ces gosses. Sans eux, les jours passeraient dans une telle monotonie qu’hormis la maîtrise du maniement des boules de pétanque le dimanche et l’apprentissage du voir venir en semaine nous laisserait cruellement absents de nous-mêmes. L’agitation permanente qui les régit, l’étonnement de leurs bouches béées, et le regard parfois sévère qu’ils nous portent, drainent un sentiment de vie dont on ne peut se détacher par de fausses excuses.

"- Pourquoi le monde va mal, Papa ?" m’a-t-il demandé un soir, alors que je faisais grise mine devant mon assiette. Que répondre ? J’ai eu beau tenter d’esquiver sa question en répondant :
"-Le monde va mal parce qu’il tourne à l’envers." Mais l’enfant ne fut pas dupe :
"- C’est toi, qui le fais tourner à l’envers ?
"-...
"- Maman, Papa y veut pas répondre.
"- Ton père est préoccupé, Zé. Il y a des licenciements à son travail.
"- Parce qu’il fait tourner le monde à l’envers ?
"- Oui ! a répondu Martha pour couper court. Maintenant, mange !"
La Crevette a avalé son plat de nouilles en silence, avant de ré-attaquer :
"- Le père de Tino dit que c’est la faute aux riches et qu’un jour tous les riches habiteront à Dubaï, tellement la misère sera présente partout sur la planète. Où on sera, nous ?
"- A Las Vegas, devant des machines à sous !
"- Te moques pas de lui, Léo, tu ne sais même pas où se trouve Dubaï.
"- Le père de Tino dit aussi que si le prolétariat était vivant on n’en serait pas là. C’est quoi le prolétariat, Papa ?
"- C’est une catégorie de gens rayée du monde occidental. Des gens qui trimaient dur et refusaient de devenir esclaves, qui se battaient si besoin était pour la justice sociale, le partage, l’égalité entre individus, la solidarité des peuples. Les Chinois vont sans doute réinventer le prolétariat (proverbe Bantou : la Chine s’est redressée, sous l’effort des Nippons) ; pour l’instant là-bas et dans cette région du monde, c’est toujours l’esclavage.
"- Arrête, le petit n’y comprend rien !
"-...
"- Bon, si tu préfères, le prolétariat, c’était comme le père du grand Tafanar. Il se levait le matin, allait bosser, rentrait le soir. Le dimanche il câlinait sa femme et comme il y a beaucoup de dimanches par an, forcément la famille était nombreuse. Et puis un jour, patatras, la maladie professionnelle l’emportait vers le chômage et, de là, au tombeau. Alors ses camarades lui faisaient un bel enterrement et allaient ensuite consumer leur peine au bistrot, en racontant une foule d’anecdotes sur le mort. Et un de ses fils prenait la relève à l’usine, sur le poste laissé vacant. C’était souvent comme ça, mais pas toujours. Tu vois, le grand Tafanar, lui, il a fait des études. Il a travaillé dans plein de pays, il a vu des choses que son père n’aurait jamais imaginées. Je crois même qu’il a vu Dubaï, hein, Martha ? Eh bien, malgré ses diplômes et son expérience, aujourd’hui il est smicard, à cinquante cinq ans. Il n’a toujours pas compris pourquoi. C’est ça aussi, être prolo, c’est comprendre trop tard que le marteau ne frappe plus l’enclume, mais la main posée dessus. Tu as compris ?
"- Pas trop, dit Zé en relevant le nez de son pot de yaourt, mais un peu quand même. J’ai compris que le monde tourne à l’envers parce que le prolétariat il est en Chine, c’est ça ?
"- Si tu veux."

Martha entre à son tour dans la cuisine. Nous faisons un petit planning pour la journée, vérifions le budget pour finir le mois. Le soleil pénètre en biais par la fenêtre. Rosina, la voisine d’en face, tire les ficelles en étendant sa lessive. Milou la siffle depuis le trottoir. Elle rit. Je regarde Martha, on se comprend. Il est à peine onze heures quand nous tirons les rideaux de la chambre. Ce planning est parfait, il fait beau rue Lavigne.


- par AK Pô


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