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Le corbeau

dimanche 10 mars 2013 par AK Pô


Le corbeau s’était juché à la cîme du plus haut des bouleaux, comme pour honorer un grand jour. La neige. La neige peu à peu masquait les rangs raccourcis des maïs récoltés en octobre, et l’hiver n’avait versé que pluies sur les terres déjà saoules. Les paysans ressemblaient à ce peuple gaulois vu par les grands patrons américains : ils nageaient dans le vitriol des vins rouges comme là-bas, chez eux, les indiens dans le whisky plongeaient leurs plumes.

J’avais, dans ma ligne de mire, l’oiseau noir. Il se découpait à mesure que blanchissait le paysage et l’horizon mêlés. Un seul coup de fusil, et il dégringolait. Cependant, avant d’appuyer sur la gâchette, et ce afin de ne pas gaspiller mes munitions, j’allais en haletant sur internet-que-j’aime-tant-fréquenter, sur les forums consulter la meilleure façon d’accommoder les corbeaux (temps de cuisson, accompagnement, herbes, flambage à l’armagnac , au roquefort, au caviar, à la poudre d’escampette). Pour les corbeaux, une seule recette : la mise à l’index de la dénonciation anonyme .J’appuyai le mien sur la gâchette. Alors, le coup partit et le corbeau tomba. Ne resta que le chasseur, moi.

Je regardais le cadavre emplumé, un Rubens qui aurait dépassé la proportion de rouge dans ses noirs, car de l’oiseau ailé en vérité ne restait que l’aplomb du tueur, et ce fut quand je relevai du sol mes yeux qu’un étrange nuage s’amoncela au-dessus de mon visage pâle. Nuage familial de corbillons, générations hirsutes d’emplumés mazoutés, aïeuls et descendances sombres d’anges hélés, de faquins zélés, d’archanges gabriellesques, noire marée descendue d’un ciel sur lequel planchaient tant d’ astronomes, comme chez eux les grands patrons américains ressentent les saisons qui leur sont profitables, champs de maïs où se posent sur le moignon des tiges tant de grains qui se joueront en Bourse à en faire des chapelets de misère ou des monceaux de pépites d’or. Le corbeau était mort, mais sa chair était dure, caoutchoutée comme un pneumatique. La cuire prendrait des heures.

L’oiseau gonfla ma gibecière quand je l’y plongeai  ; il neigeait sans discontinuer, et pour ne pas me perdre, en bon chasseur je repris sur mes traces déjà regonflées de flocons le chemin du retour. Le silence était complet, pas un oiseau ne chantait, pas un seul véhicule à moteur ne vrombissait dans l’air glacial. Des jets d’haleine blêmes sortaient avec violence de mes poumons, infimes gouttelettes expurgées de ma chaleur humaine, genre de vulcanisation entre mon corps élastique et la souffrance induite par la marche éreintante. Tapis blanc, arbres nus recouverts d’un linceul hivernal, nuit soudainement traversée par de petits mammifères égarés, j’avançais et peu à peu l’odeur du feu de bois issu de ma chaumière fit frétiller mes narines ; puis ce fut la lueur vacillante traversant la fenêtre de la cuisine qui s’illumina alors que je poussai, exténué, le portillon du jardin.

« - regarde ce que j’ai rapporté ! » dis-je à Rose, ma femme, en extirpant l’oiseau à demi congelé de ma gibecière.

« -mon Dieu, un corbeau ! » s’exclama-t-elle en bondissant de joie.

« - oui, Rose, un vrai corbeau. Et s’il n’avait été perché sur la cime du bouleau, je crois que je serais rentré bredouille. Va, fais chauffer de l’eau, ébouillante-le et mets le à cuire, Rose, ma féline Beauté !

« - compte sur moi, mon Doux, je mettrai tout mon savoir faire dans le plat que ce soir je vais nous cuisiner ! »

La neige atteignait mornement un niveau record ; les câbles électriques et téléphoniques plièrent sous son poids , avant de rompre. Nous allumâmes des chandelles et ouvrîmes une bouteille de vin rouge, que nous entamâmes pour réchauffer nos cœurs et nos corps frissonnants de froid. Comme l’eau de feu galvanise les indiens d’Amérique quand certains grands patrons discourent sur l’état des hommes, ces fainéants qui bossent trois heures par jour et discutent le montant de leurs salaires le reste du temps, en tournant leurs pouces élastomères.

Rose jeta le corbeau plumé éviscéré et découpé au tomahawk dans une petite marmite d’eau bouillonnante. Il vînt surnager au milieu d’un court-bouillon d’oignons et de tomates rouges et sombres comme un sang menstruel et, connaissant Rose, je savais que sous cette apparence un fonds de réalité en relèverait le goût. Sans électricité, sans moyen de locomotion, survivants simplement par la bouteille de gaz alimentant la cuisinière et notre maigre attirail de sauvegarde, nous écoutâmes cuire notre repas dans un silence de clapotis d’eau chaude. Ce ne serait qu’un peu de temps perdu. D’habitude les choses se passaient différemment, il faut l’admettre. Mais j’étais si fourbu ce soir-là qu’envisager quelque galipette que ce soit était hors de question. Alors, on écouta gigoter le corbeau, dans la cuisine plongée dans la pénombre. Et il finit par cuire.

La journée de la femme était passée, et Rose servit le repas dans deux assiettes creuses. Le rouge et le noir. Plus l’oignon et d’autres ingrédients (la recette sera fournie contre une enveloppe timbrée au nom de la personne intéressée envoyée ici-même avant le mois du printemps prochain). La chair se découpa aisément sous nos bons couteaux suisses. Quant au goût de la volaille, on peut dire qu’il évoluait entre le papier mâché et la lettre de menaces, avec de petits grains durs découpés dans la presse ( mais impossible de distinguer entre la locale et la nationale) et mal digérés par l’oiseau croassant. Cependant, il faut reconnaître que le volatile nous fournît un bon repas, en ces temps difficiles, et nos rots en attestèrent sur le champ.

Ce n’est qu’en débarrassant les assiettes que par un curieux hasard Rose s’aperçut que les nombreux petits os qui remplissaient nos assiettes formaient un étrange alphabet. Sous les lumières vacillantes des chandelles en fin de course, nous décryptâmes ensemble le sens de ces écritures bizarres. Et que, finalement, nous lûmes : Maurice Morry Taylor Jr, (en accolant nos deux assiettes).

« - ça ressemble à un prénom, non ? Taylor, c’est pas tailleur, en anglais ? avança Rose.

« - ah oui ! My taylor is rich ! T’as aussi Charles Taylor, ex-dictateur du Libéria, Rosinette ! Mais le Morry Taylor Jr, je ne vois pas qui c’est !

« -moi non plus. C’était peut-être le nom du corbeau ?

« - avec ces drôles d’oiseaux, on peut s’attendre à tout, ma féline Beauté !

« - comme tu dis, mon Doux !

-par AK Pô

080313


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