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Lire - Ça passe ou ça casse

dimanche 10 mars 2013 par Sébastien Sarraude


Ignition

Cela fait déjà longtemps que Laurent est tapi et sanglé dans le baquet de sa Dallara-Renault que les mécanos ne peuvent s’empêcher de faire reluire encore et encore, pour s’occuper et évacuer leur stress. Son regard est fixe. Face aux tribunes, il ne voit pas les gens qui le photographient à travers le grillage. Il est ailleurs, louchant presque sur le muret des stands où est accolé le matériel de son panneauteur. Michel, se risque à quelques remarques sur la température de la piste et sur ses derniers réglages, ne sachant plus sur quel pied danser tant son pilote semble à vif. Au fond du box, Monsieur Biraben, son mécène, le couve du regard et se ronge les ongles. Il n’a pas peur pour son pilote ni pour ses investissements. C’est uniquement cette atmosphère pesante d’avant course qui lui est insupportable. L’immobilité des pilotes dans leurs cockpits n’est qu’une trompeuse apparence de décontraction. Le silence, rompu par les commentaires des hauts parleurs et les hurlements réguliers de l’angoissante sirène des stands, cadencent cet insoutenable instant qui compte pour des heures. Madame Biraben, habillée comme pour une soirée mondaine, profite de l’aubaine pour se montrer au grand jour et déambuler telle une VIP dans la voie des stands. Elle ne sait rien de ce sport, mais toute l’agitation professionnelle des mécaniciens autour d’elle, l’excite follement. Elle se sent actrice paradant au milieu de dizaines de figurants en pleine comédie musicale. Elle se sent délicieusement mangée du regard par des centaines de spectateurs assis en face, de l’autre coté du grillage.

Laurent voit la partie haute du Safety Car passer en trombe devant lui, drapeau tricolore crépitant à la fenêtre : la piste est maintenant sienne.

Soudain, les premiers moteurs rugissent. Les tribunes poussent un « Aaaah ! » mêlant impatience et appréhension. Quelques enfants crient. Les couvertures chauffantes sont arrachées. Le mécanicien lui signale que la voie des stands est libre. Laurent passe de l’ombre à la lumière aveuglante d’un soleil brûlant ; il tourne son volant et s’engage à petits coups d’accélérateur rageurs vers la sortie des stands, où attendent déjà quelques monoplaces étincelantes. Les moteurs des Formule 3 aboient, suppliant d’être libérés. Enfin le commissaire à la petite queue de cheval ordonne aux pilotes de rejoindre la piste à tour de rôle, alternant colonne de gauche et colonne de droite.

Les carrosseries lumineuses zigzaguent rapidement en travers de la piste sous les téléobjectifs disséminés tout au long du circuit. Respiration altérée, regard aspiré par cet étrange ballet, les habitués des grandes tribunes entendent déjà les voitures de tête vociférer dans la montée vers le casino. Le claquement du rotor de l’hélicoptère chargé de la transmission télé est maintenant inaudible. Ça sent la poudre. La ville petit à petit se réveille enfin, se renvoyant l’écho de l’hallali de façades en devantures et de devantures en murs de vieilles pierres dans la cité du bon roi Henri. L’orgie va commencer. L’air va bientôt éclater en vacarme pour le plus grand plaisir des aficionados. Les fauves vont s’élancer entre les rambardes pour un encierro hurlant.

 

Laurent rejoint sa place derrière une jeune pin-up arborant une « sucette » géante portant le numéro de sa monture. Les mécaniciens s’affairent à nouveau autour des pneus, de la gourde et de sa pipette une énième fois. Une ombrelle est dépêchée pour protéger son casque de la surchauffe. À l’intérieur, Laurent bout. Il rage intérieurement de la lenteur du protocole, ne fait aucun effort vis-à-vis des photographes devant son museau qui cherchent à immortaliser son regard de fauve. Il repousse toutes les dernières interviews et demande à Michel de « virer la bimbo » qui lui cache la piste...

Michel, avec des mots plus courtois, écarte la jeune fille à la sucette. En lieu et place du petit short moulant, Laurent découvre le Safety Car et l’étroite piste enserrée par les rails, et au bout, ce début de courbe à droite. En course, on fonce tête baissée dans ce terrible virage aveugle.

C’est avec incompréhension qu’il voit soudain tous les pilotes s’extraire des voitures et se diriger à pied vers la ligne de départ, casques ôtés. Michel se baisse à sa hauteur :

- Laurent, je t’en avais parlé, il y a la minute de silence pour Seurin (le pilote décédé le mois passé aux essais des 24 Heures du Mans). 

Laurent s’exécute et rejoint nerveusement ses adversaires devant les caméras. Le circuit est plongé dans le silence, rendant la tension plus suffocante. Seul un train entrant en gare et la turbine de l’hélicoptère comblent le vide sonore. Le speaker annonce la fin de l’hommage et remercie l’assemblée avant de se concentrer de nouveau sur l’enjeu du jour. Les pilotes courent aux voitures. Les terrifiantes et typiques sirènes retentissent enfin : évacuation de la piste.

Il est quatorze heures et on relance les moteurs. Les mécaniciens rejoignent les stands au pas de course, traînant derrière eux les batteries d’appoint sur roulettes.

Le Safety Car allume sa rampe de gyrophares et s’élance, avec derrière lui la meute qui fait semblant d’hésiter et prend soin de laisser de la gomme, gage d’adhérence pour le départ proche. On défile en rang serré devant des tribunes combles où le public est debout et mitraille de photos. Les places sont figées jusqu’à l’extinction des feux, où la course reprendra ses droits. Laurent parvient tant bien que mal à contenir sa fougue pour ne pas laisser tout le monde sur place et garde sagement sa deuxième position, un peu en retrait à coté de ce diable de Tortora. Partout sur le circuit, les gens se lèvent au passage de la bruyante procession en guise de dernier salut aux valeureux gladiateurs qui vont se livrer une âpre bataille. Quand ils les reverront, ils passeront comme des missiles.

Quelques irréductibles riverains qui n’ont pas fui sur les plages de la côte atlantique se pressent aux balcons. Les speakers font monter la tension, exultant et terminant leurs courtes tirades dans les aigus. Les rythmes cardiaques de tous s’emballent. Les monoplaces se positionnent majestueusement sur la grille une dernière fois, la tension est à son paroxysme, l’air est irrespirable. Laurent fixe le cadran des feux de départ sans cligner un œil, se concentrant pour contenir son envie d’en finir avec cette interminable procédure de départ. Il n’est plus qu’un automate attendant le signal déclencheur. Il ne pense plus, son esprit est au bout de ses membres, dans ses muscles effecteurs prêts à libérer enfin cette puissance mêlée de fureur.

- par Sébastien Sarraude

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