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L. l’entrepreneur

lundi 25 février 2013 par AK Pô


Cela a débuté dans ma prime jeunesse. Mon premier souvenir d’enfant : un tube en carton, un genre de longue vue dans laquelle de petits fragments de plastique colorés composent des dessins qui ne se perdent qu’à l’horizon des formes et des jeux de couleur immédiats, enferment l’œil dans l’arbitraire de leurs labyrinthes enfantins et bien plus tard, chez certains, artistico-mystiques. La magie du kaléidoscope.

Plus tard, sur les bancs de l’école, quand dépiauter les plumes d’oie avec son canif devint obsolète, malgré leur précision dans l’expédition de jets d’encre violette sur le tablier des chouchous de madame M., notre maîtresse sexy et cambrousarde comme nous, apparut le stylo Bic, qui constitua pour moi une première évolution, matricielle, qui verrait naître ma vocation dès mon entrée au collège. Le tube creux et rigide releva soudain de toutes les tendances que le monde m’inspirait alors : planquer quelques anti-sèches sous le bouchon (pour avoir de meilleurs résultats que les autres), -j’étais déjà mauvais élève-, bombarder mes acolytes de petits plombs pendant les cours, utilisant parfois plusieurs stylos à la fois, véritables orgues de Staline (pour qu’ils se fassent enguirlander et que je sois classé dans la catégorie des enfants sages et studieux).

Mon entrée dans le secondaire révéla enfin la primauté de mon âme revêche : la nouvelle Guinée Papouasie recélait nombre de scélérats dans mon genre, que je voyais dans le poste en noir et blanc de mes parents. Documentaires épatants où des indigènes emplumés maniaient des pointes enduites de curare avec leur bouche, les projetaient avec un sens inouï de la précision grâce à de longues sarbacanes et dézinguaient nombre de singes et autres animaux de leur jungle, dans le but essentiel de survivre aux pénuries de missionnaires dont ils s’étaient abusivement nourris jusque là.

Pour le natif du piémont pyrénéen que j’étais, une jungle urbaine s’imposait pour entrevoir mon avenir possible, et l’entreprendre avec plaisir. Ainsi atterris-je à Jussieu, à la fac rive gauche du Vème , afin de poursuivre mes études, qui, à vrai dire, avaient elles-mêmes poursuivi plus les filles que les trompettes de la renommée. En janvier 1977, l’inauguration du centre Georges Pompidou marqua d’une pierre blanche ce qui allait changer ma vie : ma décision irréversible de m’engager dans la tuyauterie. Cela peut vous paraître ridicule, mais à y regarder de plus près, vous pourrez par vous même constater que les tubes, tuyaux, qu’ils soient de matières organique, PVC, béton armé, fonte des neiges, gaines et gains turfistes, bref, tout ce qui est rond et creux au milieu peut rapporter gros à celui qui sait fureter à l’intérieur tout en s’exposant sans craindre la rupture à l’extérieur.

J’admets que mes débuts furent difficiles et compliqués. Les banquiers me regardaient avec des yeux ronds quand je leur exposais mon projet, dont je reconnais aujourd’hui le manque de maturité. Mais, heureux hasard de la vie, je rencontrai en 1980 une jeune femme fortunée, (jeunes gens, jeunes filles, saisissez l’occasion si un jour elle se présente), qui m’aida à louer un entrepôt et son petit terrain dans la banlieue paloise. Le loyer n’était pas excessif, j’étais jeune et plein d’ardeur, tout comme elle était pleine d’indolence et de beauté fractale. Chaque soir, avant de passer à table, je relisais l’intitulé de mon diplôme pour me donner du courage afin d’aborder le lendemain sous les meilleures auspices. Prospecter partenaires et clients relevait des steppes arides de Mongolie en passant par les plus rudes hivers des montagnes Rocheuses.

Je passai au crible tous les artisans utilisant peu ou prou le cylindre creux comme matériau : électriciens aux gaines multicolores, couvreurs avec gouttières en zinc, plombiers avec tubes en cuivre, en laiton, assainisseurs avec canalisations en fonte, en PVC crénelé, en béton armé, dont le stockage risquait d’engorger mon entrepôt, tubes de chanteurs de pacotille, joueurs de flûte, saxophonistes, tubes digestifs, tuyaux de poêle, de forage pétrolier, gazoducs et duchesses, pipelines, tubulures aéronautiques, pots d’échappement, canons de beauté, vieux fusils rouillés, cylindres en tous genres : boîtes de conserves, macaronis crus, tubineaux de machines à coudre, cosmétiques -laques, déodorants, etc-,,, jusqu’à épuisement des stocks de ma bonne volonté. Bien entendu, il ne s’agissait pas pour moi de simplement récupérer ces matériaux disparates pour le plaisir de les stocker et d’attendre le chaland qui serait intéressé par leur acquisition, même s’il est vrai qu’un bon tuyau est toujours utile, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie (jeunes gens, jeunes filles, saisissez l’occasion si un jour elle se présente). Ma démarche était tout autre : purifier le cylindre, lui rendre sa splendeur initiale, bref le réhabiliter dans un monde qui part en vrille, lui rendre la majesté d’un bottleneck enserrant l’annulaire d’un bluesman de Louisiane, tout en en tirant un honnête profit, une juste rémunération.

Quelques années passèrent, prouvant au monde incrédule des loosers que la tuyauterie pouvait canaliser bien plus que les ardeurs de quelques éjaculateurs précoces. C’était à l’époque, vous vous en souvenez certainement, où le gouvernement instaura une taxe sur les dentiers, qui eut pour conséquence un exil massif de chevaliers d’industrie vers la Hongrie, où ils s’implantèrent sans remords ni esprit de retour. La place était prête pour accueillir la libre entreprise, et la jeunesse s’engouffra dans cette perspective de renouveau et de prospérité offerts. J’eus de nombreuses conversations avec des alter ego aussi convaincus que moi de bâtir un projet providentiel et indubitablement versé vers l’avenir le plus prometteur, dans ce domaine . Nous signâmes un contrat qui nous engageait à passer aux actes, et très vite apparut le meilleur des créneaux possibles : le forage, ses longues tubulures sombres vissées les unes aux autres et formant des trains de tiges fouaillant la terre mère.

Nous basâmes notre petite société en Suisse, du côté de Gruyère, et entreprîmes de récupérer tous les tuyaux tordus ou abîmés des quatre coins d’Europe, en prévision du boum économique que ne manquerait pas de produire l’autorisation de prospecter le gaz de schiste sur le territoire français, et notamment en Béarn, qui en serait le fer de lance, ainsi le pressentions nous. L’entrepôt palois fut agrandi, on acheta un vaste terrain pour stocker les tiges et un atelier fut monté pour remettre à neuf le vieux matériel. Une vingtaine de salariés, chaudronniers, caristes, et cinq sous-traitants -des transporteurs et deux commerciaux- composaient le staff de l’entreprise (sans compter les intérimaires, ceci dit pour être réglo avec l’URSSAF). La partie administrative se trouvant, bien entendu, sise dans notre siège helvète.

Dès les premières licences délivrées, nous nous jetâmes sur tout ce qui sentait la fumerolle en goguette. Les derricks poussaient comme chantent les lièvres dans les champs, à l’aube, et nos tuyaux n’eurent plus qu’à s’emboîter les uns aux autres pour trépaner le sol profond. L’entreprise tournait à plein régime, et la demande fut rapidement supérieure à l’offre, alors que les collines ressemblaient à des hérissons en rût, à des porcs-épics papouasiens (avec leur queue en brosse et leurs énormes piquants). La conséquence immédiate de cet engouement fut, bien entendu, l’émergence d’une concurrence féroce venue d’Europe et, un peu plus tard, d’Asie. Notre rival le plus coriace était Gazprom, devançant pour l’heure PetroChina, dont les moyens de pression étaient gigantesques face aux nôtres, cela va sans dire.

De fait, l’entreprise commença à décliner, les consortiums organisant en circuit fermé tous les niveaux de recherche, d’extraction et de maintenance, selon des méthodes dont nous ne possédions que de vagues points communs. Nous devions réagir pour ne pas suffoquer, et une réunion fut organisée au siège, à Gruyère. Frapper un grand coup pour redorer le blason à la fois de l’entreprise, mais également du Béarn et de la France entière. Des heures de discussion s’ensuivirent, et nous analysâmes l’impact qu’avait eu le gaz de Lacq dans les années 60 avec celui qu’aurait, aujourd’hui, notre coup de pub si nous pouvions le mener à terme.

Après trois jours de conciliabules, l’idée surgit du tréfonds de ma cervelle, et j’en fis part à mes collaborateurs. N’existait-il pas un derrick mondialement connu, sis sur notre territoire ? Un silence dubitatif plana dans la salle de réunion. J’attendis quelques minutes avant de déclamer : la tour Eiffel, messieurs dames ! Voilà notre sésame ! Nous allons louer nos tuyaux aux foreurs qui exploiteront le gaz de schiste sur le champ de Mars ! Ainsi au sommet de la tour Eiffel brûlera la flamme bleu blanc rouge de notre compétence, à l’échelon mondial !

« Lucien ! Je vous y prends, sortez immédiatement et filez au bureau du directeur ! C’est quoi ces manières de bombarder vos petits collègues avec des billes en plomb ? Pourquoi pas avec des fléchettes imbibées de curare, tant que vous y êtes ! « 

-par AK Pô

17 02 2013


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