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Petit conte à rebrousse-poil

dimanche 30 décembre 2012 par AK Pô


J’avais pris la mauvaise habitude, depuis le début des fêtes, de parler avec ma chatte Zerlina, et nos entretiens, bien qu’ils ne traitassent d’aucun sujet à la mode, ne cessaient de faire bouillonner nos cervelles. L’expérience de son vécu en tant que Minette d’appartement, qui était le similaire concept des femmes dénommées « mobiliers » dans Soleil Vert, me troublait. Mais quand à mon tour je lui énonçais toutes les maladies physiques et psychiques auxquelles j’échappais chaque jour, entre les cancers sournois et les sonneries matutinales délivrées par les horloges comtoises qui me servaient de réveil matin, je voyais son sourire s’illuminer dans la pénombre, me rappelant un film de Fellini,

Nous allions passer le réveillon du premier de l’an en compagnie, et une profusion de cotillons dépareillés posés sur la table du séjour m’obligeaient à une forte concentration, car je devais désormais constituer de petits tas monocolores pour chacun des cinq convives qui partageraient cette soirée avec nous. De petites pochettes récoltaient les confettis verts, rouges, bleus, jaunes et blancs, des langues de belles-mères tachetées d’étoiles, des sarbacanes avec les boulettes en papier mâché, des serpentins, de faux nez, des couvre chefs cartonnés tenus par des élastiques, bref tout l’assortiment nécessaire à libérer les rires et la bonne humeur basique qui sont l’apanage de ce genre de soirée.

Zerlina, engoncée dans le canapé (qui lui était réservé depuis qu’elle en avait ravagé les accoudoirs et les coussins à coups de griffes), observait mes manipulations tout en discourant avec frivolité. Elle me détailla chacun des invités qui partageraient la soirée, invités que je ne connaissais pas personnellement, étant moi-même d’un caractère insupportable peu enclin à l’amitié, donc plus habitué à réveillonner solidairement avec personne, qui est un autre moi. Tout d’abord, il y avait Pépito, un maçon mexicain immigré en Béarn depuis deux générations. Pépito construisait des logements avec un nouveau matériau urbain : le mégot-20121230-[titres]]. Et ses affaires étaient florissantes, malgré les augmentations régulières du prix du tabac et des interdictions de fumer dans les lieux publics. Physiquement, Pépito, dont le vrai nom était San Gorrion de Tlatelolco, était petit, râblé, rond de visage, sourcils épais protégeant deux yeux noirs d’une intensité basaltique tant ils savaient être durs face aux difficultés du métier et de la prise de marchés arrachés à coups de bec à la concurrence souvent déloyale des vautours du bâtiment. J’octroyai d’office à Pépito le sachet de cotillons bleus.

Tout en testant le bon fonctionnement des langues de belles-mères, je questionnai Zerlina sur l’historique de sa rencontre avec Pépito, mais elle esquiva la question et sauta sur le second invité, un vieux matou nommé Albert. Il me fut aisé de comprendre que celui-ci était l’amoureux de ma minette, car elle en parla avec des feulements de tigresse Bengali au fond de la gorge, le décrivant comme un Chat Botté au pelage noir et blanc, massif, bien charpenté, fin discoureur et amateur d’art (il appréciait notamment le peintre Léon Huber et le réalisateur tunisien Zouhaier Majoub, auteur du film d’animation « les deux souris blanches »). Zerlina choisirait pour lui la couleur des cotillons qui lui échoiraient, et il semblait évident que ce serait le rouge. Mais sous toute réserve, la perception de cette couleur par les chats n’étant pas encore prouvée scientifiquement.

Le troisième invité était un gnome d’une quinzaine d’années stellaires spécialisé dans la capture des chardonnerets et autres passereaux, qu’il attrapait en plaçant de minces filets de glu sur les branches des arbres. Il les encageait ensuite et dès qu’il en avait saisi une centaine, il les expédiait par DHL sur le Plan de Florya, une plage près d’Istamboul, où deux gamins les récupéraient, puis les vendaient pour une piécette aux passants qui les libéreraient, messagers qui plaideraient leur cause au Paradis (Yachar Kémal). Cet homoncule se nommait Grant, comme le capitaine aux nombreux enfants, et Zerlina l’avait repêché une nuit alors qu’il se noyait après avoir malencontreusement chuté dans un verre de whisky homonyme. (rappel : la publicité est interdite sur nos ondes, mais neuf français sur dix ont déclaré qu’ils boiraient de l’alcool en priant saint Sylvestre de ne pas être pris par l’alcootest des nains jaunes). C’est d’ailleurs la couleur dont Grant serait le récipiendaire : le jaune. Ca lui ira très bien, convint Zerlina.

Le, ou plutôt la quatrième invitée était la fille d’un maréchal ferrant que Zerlina avait dégotté dans un de ces magazines pour vieux célibataire qui dormaient sous ma table de chevet, formant une pile épaisse, et que je feuilletais parfois pour rallonger mes nuits de quelques rêves moins innocents que ceux qui naissent sous le crottin d’un cheval. Zerlina étira ses membres, griffa l’air du soir avec délectation : cette invitée avait fait mouche dans mon esprit, et si elle ressemblait à la photo parue dans le magazine, je risquais fort la crise d’akapoplexie ! Heureusement, Zerlina me rassura de suite : le magazine traînait là depuis trente ans, et le modèle avait depuis pris de l’âge, du poids, et des rides. Autant dire que nous avions plein de points communs à découvrir mutuellement. Mais comment Zerlina avait-elle pu ramener à la maison un tel cadeau, par devers moi ? Elle ne sortait jamais de l’appartement, n’avait de contacts extérieurs que ceux de sa vision aigue . Pourtant, ses miaulements langoureux, par les fenêtres ouvertes, filaient comme des chants de sirène dans les trompes d’eustache des riverains, y déposant la condescendance d’un sentiment humain, ou l’exaspération, selon qu’il s’agissait de la pauvre minette ou de son vieux maître égoïste et bougon. Ainsi Zerlina avait-elle attiré par son chant mélodieux l’ oiselle, que j’imaginais encore belle à croquer. Le vert serait sa couleur, tant il est vrai que toutes les femmes qui posent dans les magazines ont ce coloris d’yeux.

Le dernier invité était, selon Zerlina, un invité « surprise » dont elle ne pouvait rien me dire. Le sachet de cotillons blancs lui était donc destiné d’office. Le soir tombait et il me fallait commencer à ouvrir les huîtres, dresser la table et redresser la tête, qui piquait du nez entre les sachets maintenant prêts à affronter la soirée. Tous avaient le même nombre de confetti, serpentins, etc, afin qu’il n’y ait pas de jaloux ni de dispute. Quand on ne connaît pas ses convives, ce qui était mon cas, la moindre erreur peut tout gâcher, et ce qui est au départ festif tourne au drame. C’est déjà arrivé, en de nombreuses circonstances. Le maçon mexicain jette son mégot mal éteint sur le tapis, qui s’embrase, alors que le chat botté se transforme en marquis de Carabas et met la maisonnée sans dessus dessous, coursant le nain jaune qui se défend à coups de jets de whisky, ce qui alimente l’embrasement du tapis, les flammes assoifées lèchent les murs, la tension monte d’un cran quand soudain le papier glacé du magazine se met à noircir, rendant inopérante la glace dont celui-ci est constitué en partie, et question partie la croupe de la fille du maréchal ferrant a détalé comme un lapin de chez Play boy avec mon American Express depuis que le lustre en cristal de Murano s’est écrasé au sol, noyant dans le verre fondu les confetti, les serpentins et les langues de belles-mères (ce qui n’est pas un mal, au demeurant), transformant en un millefiori gigantesque la nappe, les huîtres et les petits fours préparés avec minutie et amour, sous le regard condescendant de Zerlina qui ronronne comme un char d’assaut dans les rues d’Alep, et moi, atterré, tétanisé, mithridatisé par les verres de vin blanc dont le poison s’ingénie à me rendre stoïque, alors que je devrais, au contraire, remuer ciel et terre, hurler aux oreilles du diable c’est pas un peu fini ce bordel, et bien non, je reste planté là comme un sapin de noël qui attend le mois de janvier pour être balancé dans une déchetterie, et c’est alors que je comprends qui était cet invité « surprise » dont Zerlina ne m’a rien dit, car elle-même n’en savait alors pas plus que moi à son sujet ; maintenant, je le sais : c’est la Nuit, la Nuit Blanche des réveillons.


-  par AK Pô

30 12 12


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