Abonnement à la newsletter d'A@P

Votre email :

Valider
 

 

Feuilleton (chap 21) : Oncle Joé engrange le blé

lundi 7 janvier 2013 par AK Pô


Chapitre XXII : oncle Joé engrange le blé

Alors que le monde se délitait gentiment, oncle Joé engrangeait de substantiels profits dans sa pizzéria. Le four à bois qui servait à la cuisson se révélait bien plus économique que ceux des boulangers, entièrement électrifiés et gros consommateurs d’énergie. Certes, le cours du blé, depuis que l’Ukraine avait cessé ses exportations et que la Russie empiétait sur ses propres réserves, avait grimpé et amenuisait la marge bénéficiaire des professionnels de la pâte à pain. Mais les ingrédients utilisés pour une pizza basique restaient abordables, du moins localement : le coulis de tomates provenait du Loth et Gavagaronne, acheminé par voie fluviale, dans de petites embarcations, genres de sampans augmentés d’une unique voile, qu’il fallait parfois arrimer à des chevaux de trait sur les chemins de halage du canal latéral, entre Castets en Dorthe et Agen, ou sur les chemins macadamés destinés au tourisme fluvial, au cadre des vélos, juste en dessous de la selle pour ne pas gêner le pédalage.

Janvier s’habillait de givre ; en Italie Naples laissait de côté son jus de tomate votif. Ici, la ville s’encrait de pourpre, de brun, et d’odeurs nauséeuses depuis que la grève des éboueurs, au lendemain des fêtes de la Nativité, voyait les rues s’encombrer de déchets, sacs plastiques éventrés par des meutes de chiens, des régiments de rats et des armées déboussolées de chômeurs criant famine et tuant à qui mieux mieux le temps qu’il leur restait à vivre, en quête permanente d’une nécessaire alimentation basique, d’un chewing gum couleur réglisse oublié depuis des années sur la Grand Place Fürstenberg, derrière le quartier gothique, quartier enserré entre le quai Henri IV (où se situait la pizzeria d’oncle Joé), le passage de Toutes Les Latitudes et l’Avenue des Longitudes Errantes, qui y menait. C’est d’ailleurs sur cette place qu’oncle Joé décida d’installer sa première succursale. Il avait, pour ce faire, racheté deux antennes de banques publiques, dont les locaux contigus, depuis la Crise sans nom, avaient été désertés et laissés à l’abandon. L’aspect comico-tragique que reflétait la ruine de ces agences magnifiait les racontars que le voisinage n’avait manqué d’entretenir auprès des badauds qui regardaient avec étonnement les enseignes encore luisantes, les logos à moitié décollés des vitrines, le courrier amoncelé sous le pas de porte. Ces riverains racontaient à qui voulait les entendre que les employés de ces banques avaient été dévorés tout crus par des caïmans, et que ceux-ci, le ventre plein de secrétions intestines, demeuraient encore dans les lieux, gardant le sacro-saint secret bancaire dans des coffres en fonte ductile ornés de diamants du Bechuanaland.

Oncle Joé n’en avait cure ; et c’est la casquette rouge vissée sur le crâne qu’il alla négocier auprès du liquidateur l’achat de ces locaux indéniablement bien situés, de par la nouvelle donne urbaine, qui recentrait la population au coeur de la ville, devenant en même temps son poumon et, dans la mixité des classes sociales, son sexe ithyphalle et son plaisir clitoridien. Si le quartier gothique avait vu s’affronter durant le mois de décembre de gais homosexuels alliés à des lesbiennes encore pucelles et les parangons du mariage orthodoxe descendus de la basilique de Lucgarier les bains, affrontements violents que la misère, toutes les misères, n’avait fait qu’accentuer, rien n’avait changé la donne concernant un monde qui se cassait la gueule sans avoir à rajouter de faux problèmes existentiels dans sa marche périlleuse. De la légende des caïmans Oncle Joé se fit faire des chaussures, une ceinture et un petit baise en ville obsolète, qu’il arbora avec prétention, en parfait nouveau riche.

La succursale fonctionna très vite du tonnerre de dieu. La proximité du commerce permettait d’y accéder à pied (de toute manière, l’essence était devenue rare et les ventes de voitures étaient réservées à la caste des privilégiés, bien que ceux-ci préférassent se déplacer en parfaits anonymes, hormis les plus égocentriques, qui se pavanaient en limousines, dégustant leur thé dans des porcelaines de Limoges et n’hésitant pas à faire limoger les employés des salons de thé huppés et commerces chics dans lesquels ils faisaient leurs emplettes pour de fallacieuses raisons, par pur caprice. Oncle Joé, en bon stratège, sut jouer sur la remontée de la TVA sans augmenter ses prix. Il réduisit la taille des pizzas, et amoindrit les doses des différents composants. C’était audacieux, et cependant logique : moins on mange, plus la faim s’assouvit de peu. Donc réduire les portions correspondait à l’air du temps.

Depuis qu’il avait perdu son pari contre John (concernant la capacité de celui-ci à préparer des pâtes à la Carbonara) et qu’il avait dû s’acquitter de quatre places de cinéma au Mélitopia et du tarif exponentiel d’un taxi, oncle Joé avait peu à peu quitté le cercle de ses amis d’avant. Seule la deuxième des filles de John, Rose, (celle à qui tout pouvait arriver, sauf peut-être, disait l’oncle, qu’une vache lui tombe dessus du troisième étage de la rue Quincampoix, si jamais elle venait à traîner par là) conservait son rôle de messagère entre eux et lui. Oncle Joé la faisait bosser de temps en temps, pour liaisonner les deux boutiques quand l’une était débordée de commandes et que l’autre devait s’atteler à fournir pour entretenir la demande. Elle faisait alors des allers-retours à pied, par tout temps, et jusque là aucune vache...

La gestion des deux boutiques prenait beaucoup de temps, et oncle Joé sous-traita la fabrication et la vente à deux pizzaïolos triés sur le volet, se contentant de toucher les dividendes en fin de mois, de passer les commandes de fournitures, bref, de gérer en bon grand père de famille (vu son âge) la petite entreprise qui ne connaissait pas la Crise sans nom. Jusqu’au moment où une autre crise vint le terrasser, en ce mois de janvier glacé comme une tranche napolitaine : une crise cardiaque.

Rose le trouva, le visage cramoisi, la casquette en berne comme un coeur qui flanche (c’est l’image qui lui vint en tête). On emmena le vieil homme d’urgence à l’hôpital (le SAMU circulait encore), où on le plaça en réanimation. Rose, de son côté, en profita pour alléger les placards de leur contenu, et rendit visite à son père, à Chinette et O, ainsi qu’à Guido, distribuant généreusement les fruits de son larcin. Les deux pizzaïolos, en apprenant la nouvelle de l’hospitalisation de l’oncle, fabriquèrent et vendirent sans les déclarer la moitié des pizzas à leurs amis et connaissances, et à quelques indigents de leur connaissance. Comme quoi, un rien peut faire renaître la véritable solidarité entre les personnes. Dont acte.

AK Pô

18 11 12


[ Imprimer cet article ] [ Haut ]
 
 
 
Votre commentaire



   
 
 
 
Les rubriques d’A@P
Citoyenneté
A compte d’auteurs
"Arpenteurs sans limites"
"Les sorties de Michou"
"Un samedi par semaine - tome 2"
"Un samedi par semaine - tome I"
Au ras du bitume
Enquêtes
Evasion
Maréchaussée Paloise
A@P.com
Courrier d’e-lecteurs
Hommes et femmes d’ici !
Opinion
Portraits, Entretiens
Tribune Libre
Humeurs
La Charte d’A@P
Le défouloir !
Les cartons
Les cartons mi-figues mi-raisins
Les cartons rouges
Les cartons verts
Les Nouvelles Pratiques Municipales (NPM)
Vu dans la presse
”Les Causeries d’A@P”
Détente
Loisirs
Spectacles
Economie
Aéroport Pau-Pyrénées
Enjeux
Enjeux environnementaux
Enjeux européens
Enjeux sociétaux
Grand Pau
Lescar
Billère
Gan
Gelos
Idron
Jurançon
La CDA Pau-Pyrénées
Lons
Point de vue
Grands projets
"LGV des Pyrénées" : la desserte du Béarn et de la Bigorre
BHNS (Bus à Haut Niveau de Services)
Le "Pau-Canfranc", la Traversée Centrale des Pyrénées
Nouveau complexe aquatique de Pau
Nouvelle voie routière Pau-Oloron
Nouvelles Halles de Pau
Pau
Du Côté des Quartiers
La vie
Une idée pour la ville
UPPA
Politique
Forums des Partis
Politique locale
Politique régionale et nationale
Territoires
Aragon
Béarn
Bigorre
Espagne
Europe, Monde
Pays Basque, Euskadi
Pyrénées
 
   
 
  Envoyer à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)



[ Imprimer cet article ]
 


 
Autres articles

Obsolescence de la publicité
Le complot
Pau - Malédiction ou bénédiction pour le boulevard des Pyrénées ?
Les oiseaux
Le corbeau
L. l’entrepreneur
Généalogie existentielle, ou comment vivre avec des cornes (en bois)
Les infos, les manies, les infomaniaques et les canapés-lits.
Petit conte à rebrousse-poil
Feuilleton (chap 20) : les oeufs durs
Feuilleton (chap 19) : le témoignage de Guido
Feuilleton (chap 18) : les doutes de Carlyle
Feuilleton (chap 17) : au bistrot, chez Carlyle
Feuilleton (chap 16) : la carte postale
Feuilleton (chap 15) : l’œil vitreux de John tombe sur le carreau
Feuilleton (chap 14) : ville d’automne et flambée des prix
Feuilleton (chap 13) : fin de séjour d’Angélique et du paupoète
2035 : la ville des trois mirages
Feuilleton (chap 12) : le stage de Chinette
Feuilleton (chap 11) : la rencontre de John et Guido



[ Haut ]
 

Vous pouvez afficher les publications de Altern@tives-P@loises sur votre site.

Site mis en ligne avec SPIP | Squelette GNU/GPL disponible sur © bloOg | © Altern@tives-P@loises