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2035 : la ville des trois mirages

lundi 5 novembre 2012 par AK Pô


Novembre 2033.

Depuis trois semaines, donc depuis la mi-octobre, le bruit des pelleteuses a cessé. Dans quelques jours sera inaugurée, sous l’égide de la municipalité communiste et en présence de son maire bien aimé, monsieur Li Pong, la première tranche des nouvelles infrastructures de la mégapole, que deux années de travail acharné ont permis d’ériger.

En voici un (relativement) bref historique :

Après le fiasco angolais que représenta Nova Cidade de Kilamba, des investisseurs sino-émiratiques s’unirent pour développer un nouveau concept de civilisation, celui de la ville centre bâtie sur du vent, laquelle prendrait pour nom la ville des trois mirages, ou Tar Lou Po, en langage vernaculaire.

Le projet s’articula sur différents axes. Tout d’abord, il fallut déterminer le centre de gravité de cette nouvelle urbanisation ; or, celui-ci était évident : le site de Soumoulou les bains. Les routes départementales existantes (D817 et D940) reliant les trois bourgades furent élargies de manière conséquente, et passèrent à 2x5 voies, constituées ainsi, (par demie chaussée) : une voie routière, une voie réservée aux tramways, deux destinées aux lignes de bus express reliant les trois pôles déjà existants et leurs banlieues en un temps record, et la dernière réservée aux cyclistes et piétons, le tout agrémenté d’arbres de hautes futées plantés de part et d’autre, ainsi que dans la partie axiale séparant les deux côtés de l’avenue créée. Ces travaux débutèrent avec, simultanément, ceux qui devaient composer le futur centre administratif de la ville nouvelle : un hôtel de ville (l’idée d’agglomération fut supprimée), une chambre d’agriculture, une autre de commerce et d’industrie, une autre encore des métiers et de l’artisanat, un auditorium de 15000 places, une gare, une prison centrale, un commissariat, et pléthore de bâtiments administratifs avec logements contigus pour les fonctionnaires. Cet ensemble architectural devant s’insérer dans le cadre environnemental privilégié existant auparavant.

De plus, la crainte de plus en plus palpable d’attaques venues d’autres parties du monde, fomentées par des peuples jaloux mais technologiquement aptes à décaniller tout immeuble ou construction présentant une configuration offensante ou une forme quelconque de dénégation, obligèrent les architectes à concevoir une version plus souterraine qu’aérienne du projet. La place ne manquait pas, et la cité administrative put se propager sur l’ensemble de l’ex-commune, qui ne comptait, au début du siècle, qu’un millier d’habitants, rappelons-le aux historiens partis chercher dans les petites îles de la Sonde les archives de procédures d’enquêtes de commodo et incommodo.

Les terrassements gigantesques nécessités par le projet permirent notamment de récupérer une quantité non négligeable de déblais qui furent utilisés pour l’érection d’une digue monumentale dans le secteur de Lestelle Bétharram, à l’endroit où la vallée se resserre (au carrefour de la route qui mène aux grottes de B.). La plupart des bâtiments, semi enterrés, furent chapeautées de toitures terrasses végétalisées, créant ainsi des espaces piétonniers, des jardins en ressauts et des parcs reliés par de multiples passerelles en bois.

L’enthousiasme qui entoura ce projet pharaonique s’intensifia lorsqu’il s’agît de construire la nouvelle cité dortoir (ainsi nommée par quelques rares détracteurs), qui allait ceinturer la cité administrative, un peu à l’image de Central Park, mais, comme Disneyland, réalisé en pleine campagne. La publicité planétaire diffusée en parallèle aux premiers coups de pioche, les maquettes en 3D et demi de la future mégapole exposées sur la Toile attirèrent une foule innombrable d’investisseurs et de personnes désirant acheter, résider, s’installer dans ce nouveau pôle urbain paradisiaque, dans un pays aux régles encore établies, peu ou prou respectées, et dans lequel un réel potentiel de bien-être paraissait possible. Il est vrai que le libéralisme avait poussé les grandes industries polluantes, à la main d’oeuvre trop qualifiée et donc très chère, hors des frontières et que le pays devenait peu à peu un havre de paix pour les retraités fortunés et les touristes embastillés par les misères du monde dans de minuscules destinations festives.

Le fait est que les réservations pour l’achat de logements permirent aux entreprises du bâtiment de s’en donner à coeur joie, même si celles-ci avaient des noms à consonance hybrides voire totalement exotiques. Les immeubles montèrent en grappes vers le ciel, s’échelonnant sur une base de huit étages en proche périphérie de la cité administrative, puis de douze à quinze au fur et à mesure que l’on s’en écartait. Ainsi, progressivement, les villages alentours furent-ils ceints de tours qui leur donnèrent un aspect de centre historique, avec ses maisonnettes aux jardinets fleuris, fermes rustiques sentant le pesticide bio, placettes avec boulodrome et église paroissiale, qui dénotaient et en même temps ravissaient les nouveaux arrivants, ignorants que la plupart des constructions appartenaient au même siècle que celui qui voyait grimper les parois en béton de leur futur habitacle, avec, pour certains, mais de moins en moins, vue sur les montagnes.

L’afflux prévisible et recherché de nouveaux habitants, de nouveaux échanges commerciaux, bref d’une nouvelle donne économique fut essentielle également pour la re-modélisation de la zone aéroportuaire. Raison pour laquelle furent votés les démantèlements des aéroports de Tarbes et de Pau, au profit d’une unicité en forme de rose des vents. Elle s’opéra comme suit : les terres macadamées du Pont Long furent rendues à l’agriculture, après la scarification des pistes (mais il ne fut pas touché au territoire militaire, qui conserva son rôle d’avant-poste) et la destruction des halls d’arrivals and departures, endroits devenus fantomatiques depuis les années 2010, que ne desservaient désormais que quelques compagnies de taxis exsangues, et dont la clientèle avait atteint l’âge de la retraite, c’est à dire à un niveau semblable à celui, mental, des gestionnaires de cette entité locale.

Cependant, les ingénieurs chinois que l’on forma à l’art de la ligne blanche tracèrent de subtiles orientations, qui se révélèrent n’être qu’une copie de l’existant, mais reproduit en un parfait copié-collé. En effet, l’orientation est ouest de la piste paloise ne fut en rien modifiée. Seulement déplacée. Ainsi, entre Nousty et Idron, parallèlement à l’avenue citée plus haut, une piste d’atterrissage de cinquante mètres de large sur huit kilomètres de long vit le jour. La largeur de cette piste pourrait paraître excessive. Mais les collaborateurs de monsieur Li Pong en expliquèrent la raison.

En suivant la déclinaison naturelle du sol, soit une pente régulière de 1 % en allant de Soumoulou ( altitude 300 m) vers Pau (altitude 200 m), la nouvelle piste permettait d’un côté un envol plus aisé (sens est-ouest), ainsi qu’un atterrissage à moindre risque, dans l’autre sens. Pour ce qui concernait le deuxième aéroport, l’équipe d’ingénieurs liée à cette partie du projet suggéra, et cela fut immédiatement suivi d’effets, le déplacement de cet aéroport sur la zone dite du plateau de Ger, bien qu’elle se situât, dans ce cas précis, sur le haut plateau qui va du camp militaire de Ger à Pontacq, la limite extrême en étant la porcherie que l’on croise encore dans la liaison charretière Pontacq Ossun, anciennement dénommée D936. La nouvelle position, dont l’orientation reste tout à fait identique, permettait, selon ces spécialistes, de minimiser l’écueil que le rempart des montagnes jusqu’alors constituait. Le fait de gagner une cinquantaine de mètres en altitude offrait un dégagement plus opérationnel des âmes venues à Lourdes rendre un ultime hommage à leur vision humaniste, quand, en sens inverse (sud nord) le haricot tarbais propulsait son énergie vers les capitales nordiques tout en polluant les hordes du sud, que l’on devinait cachées derrière les Pyrénées, depuis la crise de 2008, prêtes à franchir les cols pour envahir et dévaster la ville des trois mirages, tel que ce fut le cas dans les siècles passés.

Le HUB et la tour de contrôle (de 100 m de hauteur) furent positionnées exactement entre les deux pistes, à l’endroit où se situait jadis un entrepôt Conforama, et où les gendarmes se cachaient pour radariser les vilains automobilistes.

A ce propos, une autre réalisation était en voie de construction, mais, se situant en campagne, elle eut un moindre retentissement. La menace invasive restant depuis des générations une probabilité que nombre politiciens avaient mis sur la galerie marchande de leurs propos, nourrissant le populisme des masses, Li Pong appliqua, en bon stratège, cette notion défensive, qu’il avait évoqué à maintes reprises lors de son premier mandat, en 2021, après qu’il eût acquis la nationalité française en passant brillamment ses tests d’éligibilité, et que, se présentant aux élections locales cette année là, il fut élu, à la surprise générale.

La France avait, vers 2014, refondu son territoire, du fait de la crise gigantesque et globalement sans issue, si ce n’était d’appeler au secours les nations voraces en pleine expansion (mais pour combien de temps ?), les régimes totalitaires qui mettraient fin à des dettes dont elles, secourables nations, s’étaient elles-mêmes déjà largement remboursées. Ainsi le monde agricole, sous prétexte des terres rendues aux cultures par le déplacement des aéroports, (dont d’autres seraient forcément privés, mais les infos passaient mal, le bas débit restant la constante des campagnes électorales ou non), le monde agricole donc, et surtout celui qui vivait en lisière du piémont, fut invité à ériger une muraille avec les pierres du gave. Cette pierraille qui meurtrissait les socs et gangrenait les champs trouvait ainsi une façon de recyclage, les matériaux de construction des fermes et granges ayant depuis belle lurette été remplacées par les moellons, y compris les murs séparatifs des lotissements et des cages à lapins. Les seuls galets encore visibles surnageaient dans des ilôts routiers plus vieux que Mathusalem. Le lit du gave devait devenir lisse comme le fond d’une immense piscine, accélérant le débit et augmentant ainsi l’efficacité des centrales hydrauliques disposées en aval du barrage de Lestelle Bétharram.

Mais d’autres éléments, qui semblent a priori extérieurs, vinrent interférer dans la progression du projet. Si la ville des trois mirages voyait son expansion s’ancrer dans le présent, d’autres territoires restaient dans un dangereux flou : Oloron, Lacq, Orthez, Morlaàs et Lembeye, Arudy, Nay, bourgs situés au sud et à l’ouest, risquaient fort de sombrer ou de tomber dans les mains de l’ennemi. L’ennemi étant endémiquement le plus proche voisin, comme chacun sait. L’ennemi était ici le pays Basque, soutenu par les Etats Unis, et ce uniquement par la position stratégique qu’il occupait sur la côte européenne et non, contrairement aux convictions locales, par le fumet du piment d’Espelette et du fromage de brebis, voire du prestige international de la makila biarrotte, très prisée par les oligarques russes stroumpfant à l’hôtel du Palais. Il y avait, quelque part, péril en la demeure, d’autant que les derniers vignobles du bordelais s’arrachaient entre oenologues chinois à des prix faramineux, et que le jurançonnais serait, avec le madiranais, l’enjeu des prochaines enchères, emportant avec elles l’arôme parfumé des armagnacs les plus bas de gamme. Quant à l’est, les villages de Vic, Bagnères, Maubourguet, Capvern, leur reconquête par les cathares aux accents toulousains suggérait un égal danger. Les vallons fertiles, les lacs collinaires, les ressources agricoles et touristiques risquaient de tomber dans des mains dont le seul talent était de savonner la planche à billets des résidents de Tar Lou Po, sans retombées pour la mégapole. Il fallait donc agrandir le cercle de l’autonomie, et pour ce faire, annexer ces zones limitrophes et, osons le dire, quelque peu érogènes.

Mais cela tardera à venir ; et si les pelleteuses ont été déplacées, ce n’est pas seulement pour la rumeur qu’elles produisent, ni pour qu’elles n’apparaissent pas sur les images filmées lors de l’inauguration de la première tranche de travaux de la ville des trois mirages, d’ici quelques jours. Non, la raison en est tout autre. Une masse opaque de nuages recouvre le ciel depuis deux semaines. C’est ce que l’on nomme ici l’esprit renégat des morts. C’est une toile tendue dans l’espace qui empêche le soleil de briller, le vent de souffler, les politiques de penser et les hommes d’envisager une vie aventureuse durable, surtout depuis la dernière décennie qui a vu fondre en énergies inutiles et fugaces les matières premières non renouvelables de la planète. Mais le maire, monsieur Li Pong, inaugurera dans quelques jours la cité administrative, dont les travaux sont parfaitement achevés. Car, comme chacun de ses concitoyens, il s’est beaucoup investi dans la réalisation de ce qui est désormais appelé par tous : la ville des trois mirages.

NB : votera-t-on encore, en 2035 ?

AK Pô

04 11 12


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