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Feuilleton (chap 17) : au bistrot, chez Carlyle

lundi 3 décembre 2012 par AK Pô


Une foule hétérogène avait investi le bistrot de Carlyle en cette après-midi de fin de semaine, et chacun des histrions commandait à tue tête une nouvelle bière, boisson sous le joug d’une contre performance du PSG, d’un nulle part récréatif, imitant en cela les fumeurs qui, à la veille de toute augmentation du tabac, font fumer leurs dernières cartouches avant que de se serrer la ceinture d’un nouveau cran. Le décret taxant les produits à base de houblon, céréale devenant rare, serait signé d’un jour à l’autre, malgré le lobbying des brasseurs, qui n’était qu’une forme de poujadisme face à celui du monde vinicole, et une trentaine de lurons faisait ainsi alors grand tapage dans ce lieu dédié d’habitude aux petits apéros sur le pouce, accompagnés de leurs sempiternelles cacahouètes grillées salées offertes par la maison. La plupart de ces soiffards étaient de simples travailleurs, ce qui explique cette addiction pour les cacahouètes. On retrouvait la même clientèle le soir, augmentée de quelques vieux et vieilles venus jouer leur retraite au loto, prenant par la même occasion un petit bain de chaleur humaine et récupérer la part congrue du temps de leur jeunesse.

Entre les habitués du franchir du Rubicon, ceux qui faisaient la navette entre le comptoir et les toilettes, la bière étant diurétique, John se fraya un passage et alla s’asseoir, comme d’habitude, à la table située dans le fond de la salle opposé à la terrasse, vide en cette saison. Il posa son épais par-dessus en laine sur le dossier d’une chaise, et posa ses fesses larges mais encore séduisantes en face, sur la banquette en skaï qui meublait tout ce pan de mur. Il devait voir Carlyle au sujet d’un trafic d’oeufs durs qui se répandait dans la ville, oeufs sans traçabilité sur l’origine des poules, et ce commerce prenait de l’ampleur dans l’exploitation des zincs dont Carlyle était l’un des membres. Dans ce tumulte immobile des langues déliées et des gorgées profondes, des rots ouvriers et des pets roturiers, John balayait du regard les uns et les autres, perdu dans l’immensité de cette boîte de Pandore qui ignorait son nom. John réfléchissait. Il se souvenait des paroles échappées de la bouche d’Angélique que Guido lui avait relaté : le paupoète yéménite écrivait, avec difficulté, un texte intitulé "le duel de poules", en opposition au fameux "combat de coqs" rédigé voici quelques mois par lui-même. Ce qui aurait pu paraître fantasque auparavant prenait maintenant une tout autre tournure. La Crise Sans-nom avait réduit tous les budgets, et la survie commençait à devenir un modus vivendi auquel tous, particuliers comme petites entreprises, devaient faire face. Le carburant, les taxes, les retenues sur salaires, etc, constituaient les freins principaux d’une société trop consumériste.

On faisait payer l’eau, le sel et le poivre dans certains hôpitaux italiens depuis le mois d’octobre (2012), les vols de bouches d’égoût, de matériaux ferreux devenaient une plaie dans les villes, et la délinquance, qu’il s’agisse du tabac, du hash ou des lieux de distraction, devenait source non seulement de violences mais aussi de barbarie pure et simple. Quand les montagnes se couchent, les vagues se lèvent. Carlyle faisait de même, débrancher les tonnelets vides, connecter la guérilla sous pression, remonter servir les clients sous les éructations de la bonde, trancher d’un faux col les vingt cinq centilitres pour émarger deux ronds Carlyle avait beau faire, un autre monde que le sien prenait le pouvoir. Mais c’était un pouvoir qui bâtissait sa lumière dans l’ombre, et ce pouvoir avait pour seul état des lieux l’absence sur lequel il se bâtissait : les murs montaient que des milliers de maçons érigeaient, mais nul horizon, nulle perspective Nevski, n’en émergerait de fragrances, de promenades dominicales, de poussettes, de chiens aimant les hommes, mais le conflit était imminent cependant, tous ces murs enfermaient ceux qui les construisaient.

"-Alors, John, le monde est grand ? demanda Carlyle en posant un caveau mousseux sur la table. "- C’est fou comme on peut s’évader de soi-même quand, précisément, on voudrait être soi. "- ne te tortures pas, John, les guerres civiles du Moyen Orient tuent la fraternité. Parce que nous n’en avons plus, nous mêmes. Qui, ici, pourrait définir ce qu’est le "goût de vivre" ? ces péquenots qui boivent de la bière, ces supporters qui s’entretuent à coups de pioches volées à Porto, que la terre est basse, bordel, John ! et ces putains de poules, c’est à se demander si elles n’ont pas sous-traité à des escargots ! "- impossible, Carlyle ! tu verras par toi-même, sur Wikipédia, que les poules et les escargots n’ont pas le même langage, qu’ainsi ils n’ont aucun moyen "plausible" de communiquer. "-merde, John ! moi qui voulais faire un bon petit "escargots de Bourgogne aux deux aulx", pour épater Martha. D’ailleurs, il faut que je te la présente  ; enfin, on verra ce soir... "- en cette saison, tu sais, de bonnes saucisses de Morteau et de Montbelliard avec des lentilles de chez Afflelou (mais non, je plaisante), plus un godet de bière dans les gencives et... tu retrouves tous les convives transformés en statues de bronze, au petit matin. Après, tu décongèles, au choix. Mais pour les oeufs durs, c’est con que Prévert n’ait pas inventé le code barre.

"-Finalement, John, ces poètes ne sont que des gamins affamés. "-sans doute, Carlyle, puisque tout les nourrit !"

AK

05 10 12


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