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Feuilleton (chap 18) : les doutes de Carlyle

lundi 10 décembre 2012 par AK Pô


les doutes de Carlyle

Cette d’affaire de trafic d’oeufs durs inquiétait Carlyle. Son jugement, que trente cinq ans de bougnaterie bistroterie n’avaient pas altéré, ne parvenait pas à calmer ses craintes. Depuis que l’information circulait à la vitesse de la lumière, il fallait plusieurs semaines, voire des années, pour imprégner l’esprit des gens. Entre temps l’oubli creusait son sillon, par l’accumulation permanente de nouvelles menant à l’obsolescence de toute reflexion personnelle. C’était le jeu sociétal en vogue, in, et, maintenant, tendance. Les mots ressemblaient aux oeufs durs : ils changeaient la faim en appétit, et le terme appétit nourrissait l’anorexie des esprits, comme un miroir reflète le corps maigre d’un mannequin tendance, in, en vogue, dans le vent qui charrie la poussière...

Carlyle, comme tout le monde, avait un jour parié avec des copains de faire tenir un oeuf debout, craignant que l’un des joueurs n’ y parvînt avant lui. Christophe Colomb, un soir que le bateau tanguait, brisa net ces enfantillages ; et désormais, pensa Carlyle, l’un des descendants du célèbre navigateur avait à son tour conquis le monde, après s’être longuement exercé dans les marais des maras, les malfaisances des mafias, les contrebandes d’armes et de DTT, cocaïne, héroïne, sels de bains et autres poudres mortelles, longues pérégrinations dans la misère humaine qui, au final, la laissait là telle qu’elle, tandis que le descendant, unique et fière crapule planétaire, pétait dans la soie et roulait en voiture de luxe, en jet privé et baisait de jolies femmes anorexiques sans connaître le moindre plaisir amoureux, niant le dégoût et la répugnance de l’autre, violée et humiliée, satisfaisant la danse macabre par sa propre souffrance ignominieuse, tant tout devient trop facile que c’en est criminel.

Pendant ce temps,John, toujours calé sur la banquette opposée à la terrasse, nue et transformée en trottoir fangeux par l’exactitude des saisons, observait la chute des dernières feuilles de platanes, ces indignadas del platano, jeu de mots un peu cruel mais néanmoins singulier. L’été indien laissait traîner ses dernières plumes devant le général Hiver. La citrouille d’Halloween prenait les seins généreux des femmes pour une promission, un ticket gustatif pour le dernier envol vers l’année suivante, vol 2013, compagnie inconnue destination compagnie souterraine. malgré la diversité débonnaire de la clientèle aucun faciès ne trahissait une quelconque compromission, tous ou presque ayant des têtes d’oeuf, prêtant plus à rire qu’à pleurer. Seule, l’attitude d’une femme longiligne au corsage offert à certaines latitudes que la morale pourrait, pourrait mais sans preuve palpable, réprouver, évoluait arbitrairement dans la salle. John apprit, quelques heures plus tard, qu’il s’agissait de Martha, la nouvelle compagne de Carlyle.

Ce qui avait attiré l’attention de John étaient ces cicatrices ornant diverses parties visibles du corps de Martha. Des estafilades, des cicatrices, des marques aux formes légèrement maoris, hiéroglyphes d’une vie qui ne pouvait se masquer face à la réalité du monde, malgré les chirurgies, les pommades et les onguents rendant aux peaux la soie du toucher. La barbarie, le crime et l’ignorance avaient parcouru ce corps. On était à cent lieues de ces tatouages ouvragés dont la mode a inondé la société occidentale en manque de personnalité. Sans doute Carlyle avait-il préféré taire sa nouvelle relation , pour protéger et reconstruire celle que l’humiliation avait détruite, pour éradiquer cette putréfaction dans laquelle des salauds l’avaient plongée. Et cette beauté, parmi tous les clients du soir, ouvriers, retraités, chefs déplumés, entrepreneurs solidaires, frayait son chemin dans la vitalité d’un bistrot, sous l’oeil amoureux de Carlyle, qui songeait en la regardant : quelle belle poule !

Quand Guido déboula, Carlyle avait déjà replacé les chaises sur les tables, et s’apprêtait à baisser le rideau et fermer les cadenas. La sciure jonchait le sol, Martha et lui s’adonnaient aux derniers coups de balai ; la nuit était descendue sur l’horloge, mais le tic tac des paupières arrivait encore à lire l’heure de la fermeture : vingt deux heures. Le temps était venu d’analyser les indices que chacun avait pu récolter, ces derniers jours. C’est ainsi que le dernier arrivé prit la parole en premier. Guido avait fait le plein de révélations, et lorsque Martha déposa sur le comptoir quatre verres de mojito noctambule, la discussion commença.

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AK


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