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Feuilleton (chap 16) : la carte postale

lundi 26 novembre 2012 par AK Pô


Chapitre XVII : la carte postale

Guido découvrit dans sa boîte à lettres une carte postale, posée comme une hirondelle sur un carnet à souches. Elle émanait d’Angélique, du moins le subodora-t-il, car elle était dans un état assez lamentable. La pluie et le transport en avaient écorné les bords, et fait fondre l’écriture sous la pluie. Depuis la privatisation du service postal le courrier était acheminé par avion, c’est-à-dire directement largué au-dessus des communes répertoriées selon leur code. Parfois, les sacs tombaient dans l’eau, parfois sur la place du village ; parfois le courrier aboutissait nulle part. La carte tomba à pic dans l’encrier des idées noires de Guido. Elle avait la densité d’un éclair sans en porter la lumière éclatante. Le passage de la distribution l’avait oblitérée du présent de l’écriture, et s’il restait une image, le miracle en était de la fine pellicule plastique qui la protégeait. La plupart des cartes postales finissent en poudre d’escampette ; elles chassent les souvenirs de ceux qui les ont envoyées et accentuent la jalousie de ceux qui ne sont pas partis, ne serait-ce qu’à la lecture des termes sempiternels de cette maigre et généralement bronzée littérature.

Guido explora la carte, sans nostalgie aucune. Comme un quelconque scrutateur embusqué dans le buisson d’ un bureau électoral regarde l’urne et suit la procédure, l’isoloir et le temps maigre des solitaires à choisir leur prochain bourreau. L’image, malgré quelques boursouflures dûes à l’humidité, représentait avec une certaine pertinence un port de pêche. Rien de grandiose, sinon qu’il aurait pu s’agir, (mais dans ce cas l’imaginaire aurait pris tous les moyens de transport suivis par la carte postale), de Granville, ce port normand qui conduit, sur de petits bateaux, les hommes, les femmes, les enfants et les touristes non accompagnés d’animaux vers les îles anglo normandes, vers un certain exil des pensées hugoliennes que Guido, dans son bric à brac de fortune calfeutrant sa survie, ne respirait pas. L’encre avait jeté le texte par-dessus bord, et les mots s’étaient noyés en vraies navigations.

Par jeu, voire par ennui en cette fin novembre qui avait vu son trafic de carburant diminuer ( et dieu sait qu’il se mordait les doigts de ne pas avoir trafiqué le gas-oil et le fuel), il décida de décrypter, par les indices visuels et tactiles, les mots semblant avoir été rédigés au dos de la photographie. Il reprit en cela quelques stratagèmes de Chinette dans sa caravane, qu’il avait observés en tant que gardien du saint sépulcre, et se mit à tâtonner sur les sillons légers de l’amour, qu’un jour, rapidement, Eros lui avait offert. Entre les hommes sans futur et ceux qui ont oublié leur passé, une carte postale s’écrit et une image s’inscrit. Le vent, les embruns, tous les rouleaux de la grosse mer se mirent à faire pâtisserie dans l’esprit de Guido. Plongé dans l’univers de son appentis, la baie vitrée sale donnant sur l’atelier du rez de chaussée, le radiateur électrique posé sur la table basse, à gauche du poste télé, il naviguait, étendu nu sous la couette, dans la découverte d’un monde dont la véracité n’avait aucune importance. L’image qu’il regardait était comme la sienne dans le miroir : un souffle imprimant sa buée. Avec ce mystérieux espoir qu’une main balaie d’un geste l’illusion en brisant la glace tant de fois nettoyée.

La magie s’établit alors. Comme rien ne se passe et que soudain un songe trahit la réalité et révèle le bonheur d’une présence. Guido, promenant ses doigts sur l’insignifiante carte postale, palpait une chair romantique et pourtant tout entière absente. Il palpitait dans l’absence de chair, et vibrait sous le contact réel de ses phalanges comme un gamin rêvasse sur la comptabilité des interdits qui pourrissent sa vie. C’était là. Juste au bout des doigts. Cette fleur dramatique de la solitude virtuelle , ce parfum inexact que la vie n’exhale plus, ces positions amoureuses aux libidos décérébrées, c’était là, présent. Le port de Granville sentait le poisson et la société entretenait les filets fascisants de Marine, bonne pêche que constitue la misère ambiante, combien d’anchois, de pizzas, de pâte à triturer dans la blanche farine. Angélique, le parfum des balcons, dans cette mélopée, s’installa dans la rêverie du matelas sommaire de Guido. Plus il palpait ce carton de peu de consistance, moins il envisageait d’autre avenir que les bras de la fille de Joffrey de Peyrac, et sentait en lui monter les écluses d’une libido de girafe dans l’étrange longévité de son pot d’échappement. Dehors, depuis longtemps, la rue s’était tue. Les braseros fumotaient, les barbecues braisaient en perte sèche. La nuit était tombée sur les arbres dénudés et les derniers remparts de la liberté dessinaient sur le sol boueux les rails des minuscules locomotives à vapeur que tractaient les marchands de marrons chauds.

La vie tentait encore de conserver un certain calendrier, à quelques jours de l’Hiver.

AK Pô

30 09 12


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