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Feuilleton (chap 15) : l’œil vitreux de John tombe sur le carreau

lundi 19 novembre 2012 par AK Pô


L’automne s’était installé et le Gavagaronne charriait ses premières grosses eaux sous le ciel épaissi de nuages. Les châtaigniers avaient depuis longtemps perdu leur feuillage ; les bogues livraient leurs fruits aux randonneurs audacieux. Les jardins publics de la ville flamboyaient avant que de s’étendre sous l’encre des quotidiens locaux remplis en cette époque d’articles catastrophiques sur l’état du monde. John, planté depuis une heure devant la fenêtre de la chambre à l’étage, regardait les gens passer dans l’avenue des Longitudes Errantes. Le spectacle n’avait rien de gai, malgré la multiplicité des éléments : des bus remplis de gens de tous âges, des véhicules poussièreux garés en quinconce autour desquels des gamins jouaient, emmaillotés dans des pull-overs - dont il reconnut en certains la griffe d’O, notamment au niveau des cols en V qui baillaient (une des faiblesses professionnelles d’O) et des rayures qui composaient la majeure partie de ses "créations"-, puis des gens poussant sur le trottoir des caddies ou des chiens, en meute, tenant dans leur gueule journaux et petits paniers d’osier contenant galettes, pots de beurre et confitures, se dépassant les uns les autres, sous la grisaille qui ne présageait en rien le calendrier de l’Avent, dans un monde qui tournait à l’envers.

Dans la cuisine, Chinette épluchait des pommes de terre, tout en attendant que sonne son fixe. La caravane avait finalement été louée, faute d’être vendue, à un couple qui y entreposait des traverses de chemin de fer cancérigènes, poutres qui partaient ensuite dans une petite usine où elles étaient transformées en charbon de bois pour braseros d’indigents et autres barbecues de banlieusards. Chinette s’était donc équipée d’une ligne fixe et faisait ses prédictions et actes de voyance divers depuis son domicile. Une affiche mentionnant son numéro avait été scotchée sur les quatre côtés de la caravane, ainsi que sur bon nombre de lampadaires et autres supports visibles par les chalands. Les affaires suivaient leur cours, tranquillement. Il est vrai qu’en période de crise, les gens cherchent le réconfort dans deux remèdes hypothétiques : le jeu et l’illusion d’un avenir meilleur, qu’un charlatan peut leur faire entrevoir par quelques paroles rassurantes et ( bien) rémunérées. Cependant, si l’utilisation du téléphone facilitait le petit commerce de Chinette, il se trouva très vite que de nombreux appels publicitaires vinrent interférer. Ainsi, une pluie d’offres s’abattait aux heures des repas, proposant fenêtres à double vitrage, réductions de tous types pour les pompes funèbres, les hypermarchés, les abonnements internautiques ou les chaînes câblées, sans compter les numéros composés par erreur et les appels de concurrents désireux, sous la menace, de s’emparer de la part de marché conquise par Chinette. Chaque appel cependant tintinnabulait dans la case Pay Pal comme une obole versée dans une tirelire.

L’attention de John fut soudain attirée par une petite machine qui progressait à une allure assez vive, au vu de ses dimensions, dans le caniveau. Ce qu’il prit tout d’abord pour une tondeuse robotisée s’avéra être au final un de ces nouveaux engins nettoyeurs qui, progressivement, allaient remplacer les balayeurs dans les villes. Ces prototypes, carapaçonnés comme des charançons (pour les petits modèles, avec rostre suceur), voire des lucanes (gros modèles munis de mandibules), montés sur de petites roulettes pleines en caoutchouc, engloutissaient sur leur passage tous les détritus qu’ensuite, par une technologie très pointue, ils réduisaient en poudre, laissant derrière eux une traînée fine d’une dizaine de centimètres de large sur cinq de haut, parfaitement parallèle au fil d’eau des bordures. Une fois parcourue une centaine de mètres, un déclencheur automatique ouvrait les vannes d’arrosage, emportant le minuscule merlon de poudre vers les bouches d’égout. Tout cela étant parfaitement orchestré, dans la synchronisation. Certes, ces bijoux technologiques auraient très certainement épaté Joffrey de Peyrac qui, en son temps, n’avait inventé qu’une pâle copie de ce type de machines. Un peu à l’image des premiers ordinateurs, son "nettoyeur suceur", un ancêtre de l’aspirateur, avait la taille d’un éléphant (*), mais sa trompe s’entortillait trop souvent pour viser un taux de rentabilité minimum, sans parler de l’expulsion des déchets, qui n’avait rien de comparable avec celui du charançon ou du lucane. Nous étions rentrés désormais dans l’ère des nanotechnologies, ce qui constituait une différence non négligeable quant aux principes du rendement, du coût et de la fiabilité.

L’odeur de friture titilla les narines de John. Etait-ce la ligne téléphonique ou la plongée des pommes de terre Bintje dans l’huile bouillonnante ? Puis l’horloge franc-comtoise tapa midi et demi, le bois verni se soumit à son office de caisse de résonance et Chinette poussa son cantique quotidien : "Jooohn ! A taaable !".

Dehors, quelques feuilles mortes voltigeaient dans l’air. La pluie allait tomber. C’était l’heure de manger.

AK Pô

29 09 12

(*) une maquette a été reprise par la troupe du Royal de Luxe, que l’on peut admirer à Nantes, pourvu que l’on se rende dans cette belle ville)


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