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Feuilleton (chap 12) : le stage de Chinette

lundi 29 octobre 2012 par AK Pô


Chinette, pour sa part, pendant qu’Angélique et consorts sirotaient leur Mojito à la terrasse de chez Carlyle, arrivait à bon port dans le Sud. La carte géographique qu’elle avait imprimée sur internet ne semblait pas, de prime abord, être la bonne. Pourtant, elle était bien là, plantée face à des montagnes aux sommets déchiquetés, aux arêtes vives, qui lui rappelèrent instantanément l’épine dorsale d’un anchois dépiauté, conservé dans des bris de glace. Il ne faisait pas très chaud, dans le sud, sans parler de la montée en autobus, périlleuse et tournicotante. Le panneau indicateur se révéla tout de même être le bon : Goulurette, station alpine. Dessous, sur une plaque métallique, un slogan : "été comme hiver, nous assoiffons la plaine, pour satisfaire votre plaisir et remplir nos poches de liquidités". Le message était assez hermétique, et Chinette repositionna ses yeux contre la vitre du bus pour contempler les immeubles du petit bourg, et le paysage caché derrière. Les pentes de la station, striées de larges sentiers pierreux et de forêts de conifères étagées à mi-pente, étaient constellées de pylônes et de câbles, auxquels étaient suspendus des sièges qui se balançaient en rythme d’un côté à l’autre, statiques.

A la descente du bus l’attendait le professeur Sangoun, un bel homme que l’altitude avait rendu assez bourru, mais néanmoins accueillant. Il se présenta comme étant à la fois le directeur de la station et le grand maître de l’art de la Divination par l’alpage (selon la théorie descriptive dite de F’Murr), thème de la formation que Chinette devait suivre. Les présentations, ainsi que l’installation dans la yourte, furent rapides. Les constellations se déplaçaient plus rapidement ici que sur le quai Henri IV, et le professeur Sangoun avait beaucoup de travail, car le groupe était plus important que prévu. Avec pas mal d’étrangers, ce qui accentuait la difficulté de la formation par le fait de la traduction simultanée (lui-même suivait des cours de polyglottie). A seize heures, tous les voyants venus faire le stage se réunirent au petit caboulot "A la Boule de Neige", au pied d’un remonte-pente du même nom. Un des participants fit rire l’assistance en déclarant que le véritable nom de ce café restaurant était "à la boule de cristal", et que, selon ses recherches, Nostradamus y faisait une pause quand il venait chasser le dahut dans ces contrées. Tout le monde applaudit, car il ne faut pas passer pour un imbécile, même si l’on ignore ce qu’est un dahut.

Le fait est qu’après ce moment agréable et convivial, chacun des participants se retrouva bien vite perché à environ cinq mètres du sol, harnaché, tenant dans sa main une grosse clef contre coudée de 25, afin de revisser d’énormes boulons sur des roues infortunées que les câbles chatouillaient, tout comme le vent balançait les sièges métalliques entrevus par Chinette à son arrivée. Le professeur Sangoun expliqua que la manne des touristes ne suffisait pas à compenser les coûts engendrés par l’entretien de ces colosses immobiles, subissant par tout temps les aléas du vent, du gel, et répondant à cette logique désormais incontestable comme quoi tout s’use en cinq ans, achetez du neuf ou vivez dans un igloo synthétique, chaud l’été, froid l’hiver. Chinette accusa tout d’abord un petit coup de spleen, avant de se reprendre. Elle aurait la cinquantaine dans quelques semaines, et son esprit féminin lui susurra qu’un peu de sport ne lui ferait pas de mal, ce qui était une réalité que John ne nierait pas, bien au contraire.

Le professeur Sangoun, une fois la séance de travail manuel terminée, séance interrompue par le déclin de la lumière sur la station, entraîna la troupe dans un cabanon en bois dont les murs étaient tant dehors que dedans tapissés de clins en sapin du Nord (une promo de chez Ikea). Une cheminée en granit occupait le centre de l’habitat, et un feu cigalien craquetait dans son foyer. Une grande table autour de laquelle étaient disposés deux bancs composait l’essentiel de l’ameublement, ponctué d’un confiturier rustique. Les stagiaires s’assirent, se frottant les mains pour les réchauffer, alors que le professeur, après avoir, comme par magie, sorti un thermos et des bols en plastique de son sac à dos, versait à chacun une bonne dose de thé fumant aromatisé au génépi. Chacun trempa religieusement les lèvres dans son bol, avant que le professeur ne démarre son cours de formation. Chinette eut une pensée fulgurante pour sa caravane, qui était tout de même bien plus cosy que ce bungalow pour ours mal léché. Et le fait qu’elle préférait le café espresso au thé entama son moral. Du coup, elle ne suivit le cours que d’une oreille distraite. Il faut avouer que la théorie développée par le professeur Sangoun était assez complexe pour la plupart des stagiaires.

Le cours suivait la logique que voici, ici résumée : l’art divinatoire débutait au pied d’une montagne symbolique, qui représentait le présent (le pied) face à l’avenir (le sommet). Le remonte-pente constituait le moyen de s’élever dans l’esprit, donc d’entrevoir le futur, tout en conservant la mémoire du passé, par le simple transfert induit bas vers haut, et réciproquement. Ainsi, l’exercice du resserrage des boulons permettait une approche circonstancielle de la roue de la fortune, bonne ou mauvaise, la hauteur des pylône sur lesquels ces roues étaient arrimées le risque, donc le sentiment de la chute et de la mort, et, graduellement, pylône après pylône, l’élévation de l’esprit vers le sommet avec vue dégagée sur le panorama universel de la nature humaine, aspect dont la profession se devait d’être exemplairement imbibée, pour mieux rayonner, car on ne peut lire l’avenir d’un client si l’on passe son temps au pied des remontées mécaniques, vu qu’il est alors impossible de deviner dans les arcanes d’un remonte-pente le destin d’un skieur qui resquille. Sur ces mots, le professeur sortit le jéroboam de génépi et tous trinquèrent jusqu’à l’heure du repas, qu’ils prendraient à l’auberge des Crêtes, au-dessus de la station, avant de redescendre dormir dans la yourte (marque Belambra, en promo chez Détalkhon), où leur couchette avait été réservée pour la nuit.

Le lendemain matin, le bus attendait Chinette et quelques autres égarés de l’art divinatoire devant la maison de la montagne, qui portait bien son nom, car s’appeler maison de la campagne ou du littoral aurait certainement fait fuir les touristes. Le stage était terminé. La remontée vers le nord passa par la descente dans la vallée, puis le temps coula dans le transport ensommeillé jusqu’à l’arrivée à la gare routière, à environ deux cents mètres du quai Henri IV, où seul Guido attendait Chinette. Il avait programmé son retour sur son portable, manipulation dont il était le seul à connaître la façon de procéder. Sinon, comme les autres, il aurait complètement oublié que Chinette rentrait ce jour-là, comme les autres abrutis qu’étaient John, O, et consorts. Pour le remercier, Chinette lui offrit la clé de 25, qu’elle avait chapardé pour recouvrer un peu ses frais.

AK Pô

01 09 12


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