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Monsieur Lolly, épicerie fine

samedi 19 juin 2010 par AK Pô


Acculé à la faillite, retranché au fond de mon tiroir-caisse, j’attends l’huissier. Les clefs du meuble sont dans ma poche, ce qui ne lui facilitera pas la tâche, tant mieux. Avant l’huissier, mon banquier,du Discrédit Agraire, est passé en famille dévaliser ma petite épicerie. Vos denrées sont périmées, votre carte bleue est mitée par de nuageux impayés, les talons de vos chèques sont plus râpés que les brosses d’un cordonnier et les cordons de votre bourse se sont rompus sous le poids de vos dettes. Vous êtes fini, monsieur Lolly, tenez, donnez-moi un saucisson, bien sec, et préparez-vous à souffrir.

Souffrir ! comme si je ne souffrais pas depuis des années ! Ces banquiers ont des mots de banquiers et des noms de ronds de cuir glissés sous des maroquins. Il me reste quelques saucisses de Strasbourg encore emballées, vos enfants les adorent ! J’ai aussi, pour votre épouse, quelques Ferrero enveloppés dans du papier doré, monsieur le Directeur. Voilà où mène le petit commerce, quand on badine avec de grosses légumes qui vous créditent d’un bonjour monsieur Lolly les affaires vont bien ?

N’oubliez pas l’échéance d’avril, nous vous l’avons remontée d’un point, vous savez ce que c’est nos frais augmentent, nos charges sont énormes devant le nombre croissant de clients surendettés et de traders douteux qui vendent leurs portefeuilles boursiers pour régler les agios de la caisse de la centrale d’achat elle-même créditrice d’un opéra de quatre sous qui n’a pas fait recette malgré tout le talent du ténor, de la soprane et du librettiste (un ouzbèque qui manipule la rime comme un derviche stambouliote), sans parler de l’orchestre dont la partition s’est détaillée en morceaux choisis de quelques notes sur le développement durable dans l’industrie agro-alimentaire). Ah, qui dira la banqueroute morale des banquiers qui attendent la fée Vivienne rue du palais Brognard en parfaits pharisiens du Bonheur Accessible.

Mais cette histoire nécessite d’être narrée par son profil bas, ce qui permet de froncer les sourcils en coupant le rôti de veau, qui tiédit dans le plat.

On sait tous, pour y être passés, que les bébés naissent avec une seule ambition : devenir grands, beaux, athlètiques, et poser pour les magazines de mode que les gens admireront avec un soupir d’aise et un soupçon d’envie. Ensuite, le temps aidant, petit à petit certains s’arrêtent dans leur croissance, faisant une pause définitive dans un système métrique (ou non) qui les différencie les uns des autres au millimètre près. Ainsi voit-on surgir de grands hommes au milieu de nains. Parfois ces hommes, devenant adultes, se développent ensuite dans des directions contradictoires ; ainsi émergent les dodus, les malingres, les élancés, les courts sur pattes, les grosses têtes et les princes charmants, les ras du gazon et les géants de Sibérie, voire les sumos d’Hokkaïdo ou les pygmées de Sumatra, la liste est longue mais non sans fin.

Je fais partie des arrêtés à un mètre soixante de haut et quatre vingt dix de large (tour de taille). Recalé pour les magazines. Avec mes semblables (nous nous appelons frère, brother, man, ogouriez ou ducon, selon notre situation géographique), les 1.60m, nous avons cherché du travail, d’abord ensemble, pour faire masse, puis seuls, pour sortir du lot et se mieux faire valoir. Certains ont acquis un grand succès auprès des foules, et de prestigieux magazines en font encore périodiquement leur Une, aussi bien en Italie qu’en France, je dis cela pour ceux qui n’aiment pas trop franchir les frontières ou ne peuvent, malgré l’invention des talonnettes, voir l’horizon se dessiner au bout du monde quand l’ombre du grand soir le leur masque.

Si la plupart d’entre nous (je ne peux parler pour les autres, les 2.20, ou les 1.93 par exemple) ont finalement atterri dans diverses officines plus ou moins bien rémunérées, d’autres n’ont su se satisfaire de leur situation et ont préféré l’option je suis petit mais je les mettrai tous à mes pieds, qui est une façon différente d’envisager le monde, à la condition cependant que ce monde soit parfaitement adapté à la conception que s’en fait l’individu en question, et, en l’occurence, la seule méthode plausible pour y arriver étant l’écrasement.

Prenons deux exemples, l’ascenseur (social) et l’échelle (des valeurs). Vous pénétrez dans un bâtiment, disons le Conseil Général, par l’entrée principale (obligatoire pour les visiteurs), faites coucou aux réceptionnistes -généralement un homme et une femme qui s’aiment tendrement sans oser se le dire mais on le lit sur leurs lèvres quand elles vous renseignent sur le chemin à suivre-, et filez jusqu’aux ascenseurs (2). Et là, distrait par le bruit de la machine à café, au lieu de monter au troisième, vous descendez au parking souterrain, endroit sombre où sont stationnés les véhicules des agents qu’on a mis au placard dans les étages supérieurs. Cet endroit est le township du CG. Ne vous y risquez pas après seize heures trente.

Pour l’échelle, c’est plus simple, car plus courant : soit vous diminuez l’espace entre les barreaux de manière à ralentir la progression, soit vous la mettez à l’envers. C’est le principe du puits et de la cheminée (disait mon père quand il nous chantait Ramona). Au final, quel que soit l’exemple choisi, vous vous écrasez le nez et on vous foule du pied en dévalorisant votre sociabilité : vous êtes un malfrat, bon pour suivre la coupe du monde au son des vuvuzelas. Ou finir dans un magasin de comestibles avec une clientèle d’usuriers, voire de rats d’égout.

Donc, ainsi retranché au fond de mon tiroir-caisse, j’ai pris ma décision : je file dans la forêt m’installer dans un champignon et me goinfrer de salsepareille.

Comme ce type de la place de la Monnaie que j’ai surpris en train de bidouiller depuis sa fenêtre les fils des caméras qui surveillent le carrefour pour les connecter directement sur son écran de télé. C’est vrai qu’il se passe plus de choses dans la rue que sur les chaînes hertziennes, où l’on voit de gros couillons jouer en direct et gagner le gros lot sous les clameurs de gros couillons qui applaudissent et vocifèrent quand les lumières rouges clignotent, que le meneur de jeu sort une blague à deux balles, deux balles au cas où une ne suffirait pas au suicide collectif.

En ces temps de coupe du monde de foot, se vérifie le vieux dicton (entendu hier dans ma cervelle) : un grand Charles ne fait pas deux goals, mais une grande gueule finit toujours au ballon. Les filets à provisions préfèrent les ménagères, et les grands hommes (ceux qui attrapent la marchandise en haut des rayons, sans talonnette, sourire aux lèvres).

-par AK Pô

16 06 10

19 06 2010 : saint Romuald

"Quand le renard course la poule en cavalcade,

Romuald le lapin bat l’omelette chez l’alcalde."


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