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La retraite en chantant, dans les jardins de (la) Bagatelle

samedi 12 juin 2010 par AK Pô


( Note :les termes en italiques sont issus du livre cité ci-dessus)

Cela faisait quelque temps déjà que l’idée de t’écrire rôdait dans ma tête, petite femme ronde aux yeux tristes que je sais enfermée quelque part, devant un clavier boutonneux au discours roboratif. Te proposer, par exemple, un rendez-vous galant dans les jardins de (la) Bagatelle, mais vois-tu, j’ai dû battre ma coulpe de jeune retraité, et donner des excuses en paiement, car pour ce qui est du montant de ma pension je crains de n’avoir pas même de quoi repeindre l’appartement, juste sans doute assez de ressource pour appuyer sur le bouton de l’ascenseur, si tu m’en faisais l’indécente proposition tout en léchant les timbres-poste sous l’oeil torve de ton chef de cabinet.

Oui, je voulais t’écrire depuis la Sibérie qu’est désormais devenue ma vie d’inactif, depuis aussi que je me suis fourvoyé en croyant trouver un fond égrillard dans "l’Amour est une bien belle région" de Tchékov, tu parles Antonov, en croyant que sur le quai Malaquais les Javanais se trémoussaient en taillant une bavette en largonji alors qu’ils bossaient dans des mines de charbon en Provence, oui voilà mon pays, petite femme ronde aux yeux tristes, un pays de littérature où vagabondent mes désirs d’homme emmuré dans la maigreur de son budget, mais que l’image de deux igloos plonge encore dans une béatitude inuite.

J’aurais aimé te raconter combien de maris, dans ma folle jeunesse, j’ai envoyé en Cornouailles, mes fréquentations assidues du café des Deux Colonnes, mes traboulages avec de vieilles lionnes, comment se retrouvait à Tanger un vrai tanagra ayant un frelon dans le module par l’entremise d’un barbeau qui avait le bourdon de saint Jacques plus raide que la Justice.

Eh oui, ma petite Colombine, c’était du temps où les bureaucrates se connectaient sur tous les sites extra-professionnels, où les ouvriers pointaient avant de mettre leurs tenues de travail en fumant dans les vestiaires, où les facteurs buvaient leur coup pendant la tournée, où les chauffeurs routiers vidaient leur litre avant de reprendre la route, où les chômeurs allaient de l’ANPE aux ASSEDIC et trouvaient parfois, entre ces deux mondes, un petit boulot déclaré ou pas, la belle époque où les types du BTP passaient ad patrès un ou deux ans après l’âge légal de la retraite quand ils y arrivaient, c’était le temps où démarrer en bas de l’échelle n’empêchait pas de la gravir, tu vois, c’est loin comme la Sibérie, et tu comprendras pourquoi "l’Amour est une bien belle région" si tu as en bouche le piment de Cayenne, si tu relis "Alexandre Marius Jacob" de Bernard Thomas un soir où tu n’as pas le moral, si ton envie de faire du chabada roucouleur manque de princes charmants, si te condamner à la dossière peut sauver ta vertu.

Petite femme ronde aux yeux tristes, toute la misère du monde picore tes doigts graciles, de sténo dactylo te voici devenue secrétaire de direction, deux écrans ont été ajoutés à ta nouvelle fonction, un fax, une imprimante et un poste multi-touches pour dispatcher les appels ; le bruit de ta machine à écrire ressemble à une salve de mitraillette et toute la journée tu abats ton boulot pour un salaire de trente pour cent inférieur à celui qui te surveille du coin de l’oeil, parce qu’il est dans les fers et voudrait bien planter l’étendard dans la brèche, ce Roland de pacotille qui rêve de Robert en deux volumes (noms propres et noms communs), de cors corpulents et de cinq à sept à l’arrière des berlines.

Si tu savais comment, derrière mes larges rides, pétillent mes yeux de vie, comment ces arbres verdoyants, ces rues grouillantes et ces parcs ombragés m’enivrent et me désespèrent, combien mes lèvres suceraient le baiser de l’oubli si une simple femme automnale comme moi venait y coller les siennes, si tu savais, Colombine, froisser les papiers gris des jours enfuis pour en faire des fleurs printanières, l’idée de t’écrire ne me serait pas venue.

Bien entendu, Colombine, tu me rétorqueras que la vie ce n’est pas la commedia dell’arte, et qu’en tant qu’Arlequin à la ramasse je ferais mieux d’aller bizer l’Arlésienne, que "la seule question qui vaille, la seule question qui ait de l’importance, et pourtant la seule que tout le monde évite c’est : quelle part de la richesse nationale doit aller aux retraités ?" (DR : Pehachio da Vinci), et cette question, sussurrée au creux de l’oreille d’un vieux sourd, alors que celui-ci se contentait de parler en italiques du livre "Dictionnaire des mots du sexe" d’Agnès Pierron, risque de jeter le trouble et le discrédit sur mes pensées, ces clowneries sensuelles que tu interceptes à brûle-pourpoint dans l’espoir vachard de me voir casser ma pipe pour t’éviter de reprendre la conversation. Soit.

Ainsi l’as-tu voulu. Ma réponse sera claire. La part de la richesse nationale qui doit aller aux retraités : c’est une pelle à gateau avec un peu de crème au bord, juste de quoi nourrir la vie jusqu’au dernier combat, quand s’éteint la mémoire au fond d’un lourd cercueil. Car depuis bien longtemps les caisses portent le deuil, la veuve et l’orphelin la nationale tristesse.

-par AK Pô

05 06 10

12 juin : saint Guy. Dicton : " quand danse saint Guy, Aguigui Mouna (1911-1999), (dont voici deux citations -in wikipédia- : La grossesse à 6 mois ! La retraite à 15 ans ! Les valeurs morales ne sont pas cotées en bourse.)

fait des moulinets avec son vélo écraseur d’autos."


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