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La fête de la petite Mère

samedi 29 mai 2010 par AK Pô


A la fin mai, les jours de grand soleil, quand la ville sommeillait derrière les lames des volets mi-clos, elle rêvait. Dans les zébrures que l’ombre et la lumière partageaient sur son corps alangui les aiguilles du réveil tournaient à l’envers dans un cliquetis monotone. Dans la pièce voisine, son mari tricotait, les yeux tournés vers la fenêtre ouverte, suivant le mouvement des gens, des voitures, du temps que durerait la sieste de son épouse. La fête des Mères approchait, imminente, et c’est à grand renfort de mailles à l’envers à l’endroit, que la confection d’un bonnet, d’une écharpe et de gants en laine des Pyrénées l’obligeaient à constamment oeuvrer, dans la discrétion la plus complète, afin d’achever dans les temps ce cadeau artisanal.

Depuis bien longtemps avait cessé la gabégie des cadeaux inutiles, des accessoires branchés ou non sur le secteur, des engins à pile au lithium, des connexions forfaitaires à l’autre bout du monde et des questionnements formatés allo-T-où ?, finies les roses du Kénya, les gerberas d’Argentine et les piments d’Espelette. Un poste de télé par foyer suffisait amplement à une famille entière désirant voir se pavaner des andouilles confites dans les festivals incontournables, des aventuriers de la connerie ambiante, des magnats du nombrilisme débilitant et des séries gnangnans de la terre entière, ne nécessitant aucun transport polluant, mais polluants par leur simple visionnage.

Rien alors ne surpassait l’art du tricotin (pour les doigts des gants) et la taille trois des aiguilles pour le fin maillage du brin de laine. Mais compter les rangs et les mailles produisait sur l’homme un effet soporifique contre lequel il n’avait qu’un moyen de lutter : rejoindre sa belle paresseuse dans le lit défait. Ainsi allongé auprès d’elle, il imaginait innocemment les moutons paissant sous le sommier, de ces moutons qui ne craignent pas l’ours et ne se nourrissent exclusivement que de la hardiesse de la bergère et du berger, quand ceux-ci se mettent à leur tour à jouer à saute-mouton.

Certes le matelas sur lequel ils étaient allongés n’avait pas plus de ressort qu’un lundi de Pentecôte censé combler le déficit d’une quelconque caisse de retraite ou de sécu. De même qu’ils avaient connu la vignette auto destinée aux petits vieux dans le besoin, maintenant qu’ils l’étaient eux-mêmes devenus aucun scrupule ne les effarouchait pour se livrer aux plaisirs accessibles sans formulaires ni inscription sur les listes électorales.

Ce qui n’empêcherait pas l’hiver d’être rude et les dépenses du foyer réduites au minimum, face à l’augmentation constante du gaz, de l’électricité, des timbres-poste, et des pâtisseries du dimanche. Mais dans ces moments de sieste lascive, l’imaginaire de l’un rejoignait le rêve de l’autre, et ces aiguilles qui tournaient à l’envers rajeunissaient la femme ensommeillée, laissant tournicoter la trotteuse dans un tango langoureux jusque vers quatre heures de l’après-midi, heure où, en général, les nuages s’amoncellent et s’annoncent les orages.

De la rue montaient les premières effluves des tilleuls en fleur, embaumant leur petit appartement, quand la circulation se faisait plus ténue. Quelques miettes de pain sur le balcon attiraient les visiteurs ailés, le soir, et les pépiements cacophoniques fusaient comme des remerciements. Cela valait bien les vastes demeures encloses dans de grands parcs où l’on périssait d’ennui. Dans ces lieux où se meurt la vieillesse et jaunissent les souvenirs d’enfance, où la table est mise et le chèque rédigé par le service comptable, où ne manque que la main tremblante qui le signera. Ce n’était pas le cas de ces deux oiseaux-là, calfeutrés dans leur petit nid.

Ce dernier dimanche de mai, quand dans certains foyers les cloches sonnaient plus fort que du sommet des églises, nos deux tourtereaux s’embrassaient en se mettant à table."Tiens, ma petite Mère, ton cadeau !". Elle ouvrait le paquet, souriante, comblée."Tu es mon gros patou pas pataud", lui disait-elle en l’embrassant, et lui, rougissait dans la même teinte que le bonnet, l’écharpe et les gants en laine des Pyrénées.

-par AK Pô

23 05 10


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