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Les chandeliers de la Vieille

samedi 8 mai 2010 par AK Pô


C’était une grande bâtisse, en mauvais état, curieusement cernée par un petit jardin dont les dimensions ridicules laissaient penser que, peu à peu, des morceaux de terrain avaient été vendus, rétrécissant ainsi la propriété et lui donnant son aspect actuel. La Vieille, avant de partir, avait laissé deux chandeliers en argent sur le rebord de la cheminée, cheminée dont on ressentait l’intense solitude entre ces murs aux papiers peints défraîchis, dont les motifs disparaissaient sous les marques du temps.

Ne trouvant pas d’acquéreur, le fils unique de la Vieille, qui vivait sa vie de quadra à Genève, décida de louer la maison. Plusieurs mois passèrent avant qu’il ne trouvât un locataire, car le secteur mal desservi en transports et l’accès difficile pour s’y rendre n’offraient que peu d’intérêt pour une famille en quête de logement. Un confort rudimentaire achevait la difficulté à louer les avantages que présentait cette location ; un bémol cependant ne laisserait pas indifférent le client potentiel : la vue panoramique. La vision des montagnes en plein champ raviverait le regard d’un aveugle amoureux de la nature et, comme la terre est remplie de ce genre d’individus (il suffit de les trouver), se présenta bientôt la famille Ernst, composée de cinq membres.

Helmert, le mari, d’origine suédoise bien que né à Honk kong, Leslie, l’épouse, native de l’Orégon, fille d’un pasteur entreprenant et d’une chèvre avignonnaise, de leurs enfants Karine et Fulbert, l’une brune l’autre blond, enfants sages âgés de six et huit ans, sachant lire compter et manger, et enfin du papi, Casoar, qui fut en son temps une célébrité dans son canton vaudois et par qui la transaction put se faire (le fils de la Vieille l’ayant rencontré à Vevey le jour de l’enterrement de Charlie Chaplin).

Le couple Ernst avait trente cinq ans environ, si l’on applique la somme des âges divisés par deux, mais le terme environ permet d’éviter l’erreur couramment commise d’inclure dans le calcul le grand-père et d’ensuite diviser par trois, les enfants comptant toujours, en ces circonstances (car non-imposables), pour du beurre. Et puis, trente cinq, c’est un bon chiffre, même si certains peuvent arguer du fait que trente six serait plus adéquat, puisqu’il est fait allusion à deux chandeliers au début de ce texte. Inutile donc d’engager une quelconque polémique avec le narrateur, qui pratique les trente cinq heures d’écriture hebdomadaire, car cela le met dans un état second qui le rend fort comme un turc, entre nous soit dit.

Helmert est un grand garçon blond au visage fin et tendrement buriné par le soleil des îles, et l’on décèle chez lui une légère propension à la consommation de vermouth et de schlichte dans le coloris rosé de ses pommettes et le bout de son nez rougeoyant quand le dîner s’achève. C’est un homme sympathique, polyglotte et qui ne possède qu’un seul défaut, mais toujours différent selon la personne avec qui il a affaire. Ainsi possède-t-il le profil parfait de son métier : consultant. Helmert consulte. Tout ce qui vient à passer à portée de son attrayante corpulence : le Bottin, s’il est mondain, les cuisines politiciennes si elles déclinent des tables bien servies, les cabinets d’excommunication s’ils sont dotés d’oeuvres d’Henry Miller et de tableaux d’Henri Cueco, bref dans de multiples lieux où se posent des problèmes irrésolubles par la simple volonté intellectuelle de leurs dirigeants, et nécessitant un point de vue extérieur rémunéré selon la docte méthode biblique du dieu te le rendra au centuple (mais divisé par deux, dans le principe familial du partage équitable). Ainsi d’un enfer Helmert vous élabore un paradis, avec vue au-delà de l’entretien des lieux, comme on voit l’île Maurice dans l’oeil d’un chagolien quand on atterrit à San Diego. (comprenne qui peut et chacun pour soi).

Aujourd’hui, par exemple, Helmert installe son ordinateur au premier étage de la bâtisse, dans une pièce claire donnant sur un sommet réputé au dôme encore enneigé : le Néouvielle. L’électricité a été rétablie voici une semaine et les enfants ont pu manger chaud. La crémaillère pendue dans l’âtre avec le ramoneur coincé dedans fait partie du passé lui a déclaré Leslie en le regardant droit dans les yeux, un grog fumant en main, avant de l’embrasser fougueusement. De nombreux messages grelottent dans sa boîte d’e-mails, venus du monde entier goûter les joies de la campagne piémontaise. Quand Helmert sera en mesure de les ouvrir, ces courriels s’épanouïront comme de jeunes fleurs au printemps dans son porte-monnaie, car ici, face aux montagnes, l’argent distille son parfum à profusion.

Ainsi lira-t-il, en vrac : " notre bourgmestre recherche le moyen de faire franchir une autoroute existante par une autre à construire afin de désenclaver la ville de son aéroport et du reste du pays (Pauland), et nous hésitons entre un pont, un tunnel ou un canal avec bacs et écluses, pouvez-vous nous aider dans le meilleur choix, au meilleur prix, dans les meilleurs délais ?" (réponse envisagée : déplacer l’aéroport avant l’autoroute à construire, pas après, et modifier le tracé de l’autoroute existante en la faisant passer par le centre de la bourgade pour une desserte rapide, stratégie dite "du Hédas", car jadis utilisée dans une ancienne cité médiévale, dont le déclin ne s’est pas fait attendre. Prix de la prestation : à négocier.) "La vallée est envahie par des espèces animales venues des quatre coins du globe : frelons, grizzlys, gazelles brunes, tortues motorisées, etc, comment s’en débarrasser ? Le problème est urgent. Merci." (réponse : prenez le problème à la source : envoyez la population concernée aux endroits d’où s’est initiée la menace. L’Etat peut vous aider, pour le prix du billet d’avion. Mais prenez soin de n’offrir en aucun cas un billet de retour à vos compratriotes, ils pourraient déstabiliser l’équilibre naturel de votre vallée.) Puis d’autres encore : nous avons un commissariat à placer, une prison à construire, des halles caduques, des rues vides, des commerçants contents, des listes d’attente longues comme le nez de Pinocchio chez des ophtalmos, gynécos, dermatos, des cimetières loin des facultés, un évènement vieux de quatre cents ans, des bus en ligne droite et des rocades qui tournent en rond à la vitesse d’un escargot en rût, un grand prix de grandes ambitions un ciel bleu et quelques réserves de bonnes bouteilles...

Leslie, qui ne badine qu’avec l’amour de ses enfants, peint au rez-de-chaussée. Ses oeuvres sont ambitieuses mais pas encore accomplies. Son corps menu et rond l’oblige à peindre assise, ce qui, dans la lumière scélérate de l’après-midi, obstrue sa vision paysagère (un bocqueteau de noisetiers masque les cîmes enneigées), et l’oblige à reformuler son oeuvre : gazon avec mouchetis de boutons d’or. Oeuvre qu’elle compte bien exposer au Guggenheim de Bilbao une fois terminée (là se situe l’ambition de tout artiste ne se prenant pas pour de la crotte de mouche). Nue sous son tablier, (cette partie a été rajoutée volontairement par le turc, qui prenait son bain fortifiant pour tenir le choc des cultures et s’inviter inopinément à boire un thé), Leslie frétille sous les coups de pinceau. Ses mains écrasent les tubes de bleu et de jaune à la recherche du vert parfait, qui ne se trouve que dans la rétine blanche d’un alcoolique accoudé au zinc devant son premier pastis (après, les couleurs se diluent et tournent au rouge).

Papi Casoar est dans les bois, un sucrier dans sa besace, parti cueillir des fraises et ramasser des brindilles pour le feu d’après dîner, quand il racontera à Karine et Fulbert la version originale du petit Chaperon Rouge vaudois, qui trafiquait du côté de Locarno avec le loup des Appenins, né en 1932, petit mais déjà mégalo.

C’est donc une après-midi tendre et lointaine, comme il ne s’en passe que sur la toile, où les évènements les plus quotidiens, ceux que l’on peut toucher du doigt comme un cheik son mirage, rendent la conscience molle et souveraine.

Heureusement, les enfants sont là pour mettre le bazar. Car les deux chérubins, qui ne connaissent du vrai monde que la fausse image pieuse de leurs études surveillées, ont fait l’école buissonnière. Fulbert a défié Karine : le premier qui arrive en haut du Néouvielle aura double dessert. Pari stupide, certes, mais les adultes font les mêmes : celui qui travaillera plus aura moins de temps à perdre, qui ruine sa santé en fumant ne nuit pas à l’essoufflement de l’Etat, qui bat sa femme à la course prend un coup de pied dans les fesses, qui va à la chasse aux électeurs perd sa place dans le bus en site propre et s’en lave les mains dans une limousine, etc.

Ainsi, pendant que les gosses cavalent, qu’Helmert en un style amphigourique compose ses solutions aux problèmes inextricables, que Leslie gigote à l’idée d’être exposée, nue, aux cimaises d’une grande galerie, que Casoar se transforme en shako de saint cyrien des bois, rien ne se passe dans le monde. C’est-à-dire que la terre tourne uniquement parce que quelques savants nous l’ont dit et que béatement nous les avons crus. Tout comme le loup des Appenins dévore les moissonneurs de champs de spaghettis, tout comme Paris est la ville Lumière et Rome la ville Eternelle, Pau la ville Poule nourrie au maïs transgénial, le silence régne quand les ébats s’instaurent derrière les volets clos.

Alors, dans la noirceur profonde de la nuit descendue, brillent d’un reflet d’argent les deux chandeliers trônant sur la cheminée. Avant de s’en aller, la Vieille les a posés là, comme deux reliques. Personne depuis jamais n’a osé y toucher, bien qu’ils n’aient aucun caractère sacré, sinon leur présence immuable dans ces murs tristounets. Peut-être, un jour, un gitan ou un turc, passant à proximité, les emportera. Comme le sable ensevelit une ville oubliée par des hommes sans volonté d’y vivre. Pourtant, quand reviendront les enfants, mûris d’expériences et d’envies salutaires, seuls ces chandeliers nourriront leur mémoire de flammes vacillantes.

-par AK Pô

30 04 10

8 mai : sainte Victoire. Dicton : " L’homme qui hier criait Victoire demain chantera ses déboires : ni gagnants, ni perdants,ainsi s’écrit l’Histoire."


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