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La vie des gens : Lucille et Lucien

samedi 1 mai 2010 par AK Pô


On n’en fait jamais assez, alors comment en faire trop si on vous le demande, poliment de surcroît ? Ainsi, pourquoi Lucille, dite la P’tite Lulu, a-t-elle toujours une jupe parfaitement taillée à sa mesure, un teint de rose, le sourire aux lèvres et pourquoi Lucien, dit Boudinet, est-il sans cesse la cravate dénouée, le front dégoulinant et les mains tremblantes ?

Eh bien, tout simplement, parce qu’il appartient à tout individu fatigué par sa semaine laborieuse de se poser la question par pur divertissement quand dimanche place son nez rouge sur le coin de l’oreiller et qu’il peut enfin réfléchir à des choses passionnantes, après une ribouldingue d’enfer dans les bas quartiers de la ville, la veille.

Journée type (en semaine) :

La p’tite Lulu : lever sept heures. Thé nature, un sucre, deux tartines beurre confiture. Douche. Brossage des dents. Vérification des ongles, retouches. Nettoyage de peau à la solution micellaire, épandage de crème selon le temps de saison (anti-rougeurs, protection des UV, apaisante, auto bronzante), déclinaison des paupières, volutage des cils au ricil, maquillage léger des pommettes, rouge à lèvres (marque de bonne réputation, les autres ne tiennent pas), brushing rapide (cheveux auburn frisotés), habillage : lundi (par exemple) de fin avril : jupe croisée en tartan rapportée il y a trois ans d’Edimburg, indémodable, chemisier et corsage blancs, gilet court uni de couleur assortie, collier en or très fines mailles avec une croix celte discrète pour jouer le mélange des cultures, chaussettes mi-bas claires pour le contraste et escarpins avec talons de trois centimètres pour la mise en valeur du mollet, imperméable et n’oublie pas ma poule de fermer la porte à clé en partant, ni le portable, ni le porte-monnaie, ni les documents que tu as contrôlés hier soir pour les soumettre ce matin au conseil d’administration, ni de te regarder dans la glace du vestibule avant de te jeter dans le monde extérieur. Et voilà, tu allais oublier l’essentiel : ton bonnet en laine des Shetland, que tu portes avec tant de joliesse, heureusement que personne ne te voit, là, nue tête, l’air effaré devant cet oubli, avec dans le miroir, en arrière plan, le bol, la confiture et les miettes de pain sur la nappe de la cuisine, on voit bien que c’est lundi (par exemple), tu es à la bourre, Lulu, bon, parée à décoller ?

Boudinet : lever six heures. Sonnerie (rappel) toutes les cinq minutes. Lever effectif six heures vingt. Café noir, lait, deux sucres, quatre tartines beurre confiture, jus d’orange, cigarette, café sans sucre. Douche chaude. Brossage des dents. Balance. Grimace. Rasage (rasoir deux lames), prise de nez (main gauche) pour tailler poils lèvre supérieure, eau, rinçage lavabo, observation des rides, grimaces, crème atténuante rougeurs, penser à mettre un patch ce week-end pour les points noirs sur les ailes du nez, comptage des cheveux restés dans le peigne, habillage : lundi (par exemple) de fin avril : chaussettes en fil d’Ecosse (achetées aux galeries Farfouillettes la semaine dernière), slip à rayures verticales (un concept inusable), chemise blanche en coton, pantalon en flanelle avec veste assortie (couleur gris souris) et ceinture cuir (deuxième trou en partant du bout), cardigan, cravate en soie avec motifs de petites fleurs (pervenches et boutons d’or), cigarette sur la chaise de la cuisine, brain storming intérieur, chapitrage des évènements à venir (dix heures : conseil d’administration, quatorze heures : réunion syndicale), parapluie et n’oublie pas de fermer la porte en sortant, ton portable, tes clés de voiture et ta serviette avec les documents que tu as contrôlés hier soir, et, quand tu auras le temps, achète une glace pour la mettre dans le vestibule, à côté du porte-manteau en fer forgé où pend ton chapeau en feutre avec sa plume fatiguée. Allez, Boudinet, tu es en retard, lance-toi !

La p’tite Lulu : neuf heures, bureau. Bisous partout, salut les copines les enfants vont bien hier soir un film épatant au Méliès et ta mère toujours pas d’accord pour le mariage de ton frère quel temps et toute la semaine comme ça tu fais quoi ces vacances j’en prends pas plus d’argent tu sais ce que c’est les études du grand nous pompent tout et ton mari quel fainéant non c’est pas ce que je voulais dire bon. Aller retour rapide aux toilettes vérification du look, petit coup de lipstick. Machine à écrire, écran d’ordinateur allumé session ouverte sur fond d’écran un gros patou des Pyrénées (un concept inusable) en pleine montagne (le Néouvielle, top chic). Relecture des docs, finalisation de la présentation. Dix heures moins cinq, direction la salle de réunion.

Boudinet : huit heures quarante six, bistrot. Un petit jus au comptoir, vite fait. Neuf heures, bureau. Salut les amis salut les concurrents salut beautés ça va les filles tour de table rapide des évènements sportifs du week-end, commentaires et tapes dans le dos, putain de temps et toute la semaine comme ça tu vas où en vacances cette année la Libye mais sans ma femme elle va au Mali remarque les deux c’est chez Kadhafi les enfants en colo ensuite chez les grands parents oui c’est une chance de les avoir ces deux-là surtout la mamie quelle cuisinière je te dis pas. Aller retour rapide aux toilettes, réflexion intérieure le nez au mur, lavage des mains au savon parafiné. Ecran d’ordinateur allumé. Fond avec pin up blonde et ample poitrine (un concept inusable des années 70), affichage du planning, colonnes et graphiques, codes produits, sommes algébriques, vérificateur d’orthographe. Envoi à l’imprimante. Dix heures moins cinq. Direction la salle de réunion.

Salle de réunion.

Ernest Sallières, fondateur de l’entreprise et administrateur principal. Soixante dix huit ans. Se souvient vaguement de la belle époque et de son numéro de compte en banque. A tout donné à son entreprise, y compris son incompétence (ces dernières années) à comprendre que le monde évoluait dans de nouveaux concepts interchangeables à loisir. Fond d’écran : Edwige de La Chapelle Drancy, actionnaire principale, son égérie depuis toujours. Un peu décatie, mais encore plausible. Beaucoup de tenue, très élégante, pondérée malgré une vie agitée par de nombreuses avent...bon quel est l’ordre du jour ?

Boudinet : bilan comptable catastrophique.

La p’tite Lulu : les fournisseurs ne fournissent que des factures et les clients des réclamations.

Ernest Sallières : la situation est grave. Mais j’avais prévu le coup. Je soumets donc au conseil cette proposition : organisons un vide-grenier. Silence général. Toussotements discrets dans l’assemblée. Passage d’un ange à vitesse Mach II. Edwige de La Chapelle Drancy : très bonne idée, Ernest, à laquelle nous pourrions adjoindre un vide brouettes, voire un vide poussettes (un concept béarnais inusable), ou encore un vide sidéral, une bourse aux pierres tombales, un troc d’oiseaux sortis d’appareils photos, une pêche aux canards dirigée par l’OPPB, ou une expo-vente de chiots sponsorisée par les Patous Palois, les idées ne manquent pas, mon cher Ernest, pour sauver l’entreprise du désastre. Applaudissements.

Ernest Sallières : Lucien, vous me calculerez les plus et les moins vous les mettrez de côté, entendu ? Lucille, répondez aux fournisseurs de se mettre directement en rapport avec les clients. La séance est levée.

Treize heures :

La p’tite Lulu : salade verte avec anchois, tomate, oeuf dur asperges et noix, sauce allégée, à la terrasse du saint Vincent, avec deux copines de son âge (environ trente ans). Conversation : cf plus haut.

Boudinet : entrecôte frites salade verte restaurant des Halles, café et cigarette sur le seuil (cendrier mis à disposition par le restaurateur), en compagnie d’un collègue plus jeune (environ vingt deux ans). Conversation : cf plus haut.

Quatorze à seize heures trente :

La p’tite Lulu et Boudinet gardent (chacun de leur côté) le nez dans les papiers. Bruits divers derrière les cloisons, ronronnement de la machine à écrire, souffles courts de l’imprimante, température 22°C, téléphone en alerte permanente, bruissement de feuilles, glissades de pensées, chiffraisons voluptueuses, arrondissements assoupis derrière la virgule, courbes sensuelles du 3, extases du 69, délire permanent des doigts rivés aux claviers, graphiques phalliques, sinusoïdes parfumés, syntaxe expérimentale et poubelle débordant de fax publicitaires, journée laborieuse, langoureuse et répétitive, amour du travail bien fait, déstripage des enveloppes, oblitération mécanique, tri, qui amène le courrier aujourd’hui moi moi moi bon c’est toi comment j’y vais demande à Boudinet il est venu en voiture vous voulez bien m’accompagner Boudinet j’ai pas le permis bien sûr p’tite Lulu quel temps et toute la semaine comme ça je prends mon pardessus et on y va comme cette jupe croisée vous va bien, c’est du véritable tartan écossais non ? remarquez je n’y connais rien peut-être un peu les casquettes irlandaises mon père m’en parlait souvent et vous votre père comment se porte-t-il ?

Ma voiture est un peu poussièreuse mais elle consomme peu montez je vous en prie vous m’indiquerez le chemin je ne vais jamais à la poste c’est un principe inusable chez moi oui je sais j’ai des principes à mon âge c’est ridicule non non ne me dites pas le contraire à gauche puis à droite voilà ce sont des principes, ça aussi (rire), il fait chaud dans cette voiture puis-je ouvrir la fenêtre merci puis-je jeter ce paquet de lettres par-dessus bord dites moi si cela vous dérange non pas vraiment dans ce cas pouvez-vous accélerer un peu et filer droit devant vous jusqu’à la panne d’essence il y a si longtemps qu’on ne m’a pas fait le coup Boudinet finalement vous êtes sympa et pas si gros que ça, vu de près, roulez roulez traversez la ville brûlez les feux flashez les radars l’amour n’aime pas qu’on arrive en retard !

P’tite Lulu, vous savez quoi ? J’ai l’impression qu’avec vous en faire trop ne sera jamais assez : embrassez-moi, il est dix huit heures pile.

-par AK Pô

25 04 10

lundi 1er mai : saint Travail. Dicton :" A la saint Travail l’ouvrier reste au bercail et le patron à Hawaï."


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