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La vie des gens : Steff l’alchimiste

samedi 24 avril 2010 par AK Pô


Stéphane, que nous appellerons Steff par manque de place dans ces colonnes, était un drôle de garçon. A l’instar de Paracelse, qui chercha toute sa vie à saupoudrer de pierre philosophale ses mixtures médicinales, Steff se mit en tête de résoudre une vieille problématique : pourquoi l’argent fond-t-il dans les poches comme neige au soleil quand il se reproduit à toute vitesse dans le coffre-fort des banques et autres lieux privilégiés ? Plus tard, il réfléchirait à la formule "contre mauvaise fortune bon coeur" qu’il rebaptiserait " comment l’infortune résiste-t-elle à l’attaque cardiaque", (thèse qu’il défendra vingt cinq ans plus tard sur son lit de mort).

Sa première expérience eut lieu sur le terrain de golf de Billère. Vêtu d’une salopette et armé de gants spécial taille des rosiers, on le plaça sur un petit tracteur électrique avec la mission de tondre un hectare de gazon dans la journée, en réalisant des courbes homogènes s’inscrivant dans la perspective du jet des balles afin de donner aux joueurs l’illusion que leurs coups allaient au-delà de leurs faiblesses. Il ne fut d’ailleurs jamais vérifié que tel fut le cas, car aucun appel de Chiberta ne fut jamais reçu concernant une balle égarée sur leur green. Il fit donc, au soir de cette journée laborieuse, son premier constat : l’herbe tondue de frais dégageait une odeur qui montait à la tête, et pour qui a connu cette expérience il est intéressant de comparer les effets produits selon chaque type d’herbe, suivant l’endroit géographique où elle pousse. De cet embryon de matière cognitive il décida alors de poursuivre ses recherches pour en faire un ballot de preuves afin d’étayer sa démonstration future (car, pour l’heure, il ne pensait qu’à la première phase : s’en mettre plein les poches).

Inscrit à la Fédération Internationale de Golf, il tondit durant cinq ans les greens les plus prestigieux, d’Edimbourg à Lourenço Marques (devenu Maputo, par lusitano-dérivation de l’expression anglaise "my putt, how !"), de Bogotà à la plaine Saint Denis, bref partout où le gazon se transformait pour lui en oseille, blé, radis, tant et si bien qu’ au retour de ses pérégrinations le ballot s’était transformé en container et le tracteur en cargo voguant sur un océan de billets verts.

Ainsi paré de ce sérieux argument qu’est le pognon, Steff, que nous pouvons renommer Stéphane pour ne pas faire d’ombre aux colonnes, décida donc de noter sous forme de compte-rendu ses premières probations. Pour ce faire, il se mit au vert dans un hameau de la haute vallée d’Ossau, où il acheta un vieux castel en pierres du gave taillées au XIX ème siècle par les ancêtres d’un célèbre boucher de Laruns réputé de nos jours tant pour tailler la bavette que pour la parfumer d’herbes aux senteurs exhubérantes. Des dix hectares de pâturages environnants le bâtiment notre homme fit aussi l’acquisition.

"Immobile sur sa selle, cependant que les écuyers cherchaient le gué du Fontanone, Caracasio se mit à réfléchir. Il avait mangé du fromage de vaque chez les capucins de la bourgade, tout en songeant à sa nouvelle ambition qui était de peindre du fromage, bravement, avec la croûte, la morve et, s’il se pouvait, l’odeur. Et, soudain, par Saint Apollon-Au-Ciel-Doré ! il s’était avisé que ce fromage, il le peignait avec le dedans de sa bouche mastiquante et l’aspirateur du haut de son corps." (.../...) Abraxas, J. Audiberti.

Stéphane décida illico de se doter d’un cheptel de moutons brebis et agneaux, tant le panorama entourant sa propriété réchauffait le climat de sa félicité de possédant. C’était grandiose. De son fief il pouvait observer à loisir la file continue des migrants franchissant le col d’Aubisque, chômeurs ossalois d’Arudy galopant vers les usines de fabrication de moëllons et de bétons précontraints d’Argelès, certains s’arrêtant au col du Soulor pour ramasser en saison les myrtilles, travailler en CDD pour confectionner des tartes, nourrir les ânes, graisser les tire-fesses, applaudir le tour de France à son passage, creuser le tunnel sous le Vignemale. Il pouvait également observer le noir cordon des bigourdans cheminant vers le Pourtalet, contrebandiers et colporteurs dont les besaces pendaient jusqu’au dessous des ceintures, lourdes d’images pieuses, de cartes de visite et d’offres touristiques, de cochonailles et de haricots secs.

Pour s’occuper du troupeau, quelques chiens vigilants, forts en gueule et se nourrissant de cette minéralogie savante que laisse l’empreinte d’une sanguine sur un papier officiel, l’oeil aux aguets et le croc en coin, dormant sous le soleil estival et mordant à l’ombre des précipices. Un cabanon, en sapin du nord des îles Lofoten, leur servait de chenil. Quant aux moutons, ils tournaient dans le sens du vent, dévorant même les cardabelles, les lothiers corniculés et les économies de Stéphane, assoupi à longueur de journée sous l’unique noyer de cet immense domaine.

Vint l’hiver. Sur les pentes inclinées le général Hiver déposa son manteau, et comme il ne restait plus un mouton pour gérer la consigne, il s’installa six mois, bien sûr payés plus tard par le contribuable (c’est de là que vient d’ailleurs l’écobuage, sorte de revanche ancestrale pratiquée par les moutons, dont le signe le plus éclatant est le museau noir, au printemps). Steff (ne perdons plus de temps, l’heure est grave) avait fait feu de tout bois et se retrouva sur la paille. Dès l’automne, l’encre de ses théories avait migrée dans le violet profond des tartes aux myrtilles, les moutons s’étaient caltés et les chiens s’étaient abibochés avec les ours et ensemble, loin du monde et de Lourdes, dans une grotte ils faisaient une java du diable. Tant et si bien que quand, au détour du mois d’avril, la neige des alpages fondit, les formes serpentines des rus, des torrentaux et des truitelles vagabondes, jusqu’à l’ombre cérébrale du soleil chancelant, gravèrent sur les reliefs la réalité d’une table rase, Steff comprit que jamais, au grand jamais, sa théorie ne serait mise en doute. Car :

Le privilège de l’argent, c’est l’enfermement.

-par AK Pô

10 04 10

24 avril : saint Fidèle. Dicton : " quand vient la saint Fidèle, méfie-toi des femmes qui ont des ailes."


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> La vie des gens : Steff l’alchimiste
24 avril 2010, par Bernard Boutin  

"quand vient la tonte, méfie-toi des odeurs qui montent à la tête..."

   
 
 
 
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