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La rue du XIV Juillet

samedi 27 mars 2010 par AK Pô


L’espace qui sépare ceux qui vont loin et ceux qui en reviennent constitue le privilège du voyageur : il peut ainsi, sans fatigue aucune, parcourir le monde à sa guise, et se contenter du quotidien comme moyen de transport. En route vers le Sud, donc.

Comment dire ? C’est elle qui voyage, et c’est moi qui rédige le carnet (de notes ?). Le mois dernier, Jadinette m’a lancé au creux de l’oreille : je file au Mali, mon p’tit, prépare tes plumes et sois prêt pour mon atterrissage à Mopti. Deux heures plus tard je compulsais mon vieil atlas géographique offert il y a trente ans pour l’achat de l’Encyclopédia Universalis en vingt volumes plus le thésaurus, qu’il me fallut transbahuter à chaque déménagement dans de lourds cartons, jusqu’à l’apparition d’internet et de souris dans la cave. Mais je savais où était le Mali, que c’était un des pays les plus pauvres du monde (indicateur de développement humain -IDH- : 173e sur 177) qui semble être pourtant porteur d’optimisme (démocratie), qu’il était peuplé de noirs longilignes très beaux, d’ethnies subtiles : Dogons, Peuls, Bambaras, Touaregs, Malinkés, Bozos. Mais il fallait plus que des noms pour relater le voyage de Jadinette, et les seuls terrains de réalité tangible qui m’étaient offerts se situaient rue du XIV juillet, au franchissement de notre fleuve Niger local, que quelques intrépides descendent parfois dans de petits canoés jusqu’au port de Bayonne, d’où ils s’embarquent clandestinement pour la Louisiane, autre pays du coton.

Certes, cette rue n’offre pas particulièrement une vision raisonnable de l’Afrique noire, car on y trouve autant de noirs que de chinois, c’est à dire quasiment un à deux pour cent de la population qui l’habite à plein temps. Les autres membres de cette communauté sont divers, variés, mais ont une certaine inclination à la pauvreté sociale, visible des deux cotés du trottoir. L’aspect des commerces en est assez révélateur, mais comme il ne faut désespérer de rien, des banques y fleurissent, et des bistrots aux terrasses réduites où l’on discute de l’avenir du monde, ce qui est plus discursif que de parler du sien dont on a tout résumé le temps de vider un bock. Parmi ce semis de boutiques déchardes d’autres pointent leur lumineuse présence, et l’on peut ainsi découvrir quelques îles où passer l’hiver : une boulangerie, dans laquelle la beauté des miches ne se contente pas des rayonnages, une autre où l’on fabrique de grosses meringues et de mignons chocolats, un institut de beauté, discret mais bien tenu, des fleuristes aux jolis noms (plaisir des quatre saisons, strelitzia), deux épiceries trois francs six sous, deux boucheries, des restos, un lavomatic, deux pharmacies, etc. L’essentiel étant d’avoir besoin ou envie de quelque chose au moment précis où l’on passe devant.

Quelques immeubles bourgeois s’élèvent ici et là, se fondant dans la grisaille générale des façades, dans lesquels on pénètre par des porches au sol en galets ou en macadam, ouvrant sur des cours tranquilles et parfois arborées. C’est dans ces lieux, invisibles de la rue, que par un système de pompage du Soust, qui coule juste derrière, poussent les manguiers et le manioc. Des griots y convient leurs ancêtres à chanter la terre au son du zarb, des djembés, et racontent les caravanes lentes sous le coucher de soleil s’allongeant dans les dunes, vers Tombouctou. D’une autre cour s’égrènent des notes de luth piriforme (biwa), de vielle à deux cordes, de tablettes métriques (tablettes de bois dur rattachées par le haut), venues de la place Tien’anmen après le printemps 1989 ; des fenêtres alentours où sèchent djellabas et tarbouches à pompons, voltigent des chants mozarabes, anatoliens, berbères, de grisantes mélopées de oud, quand, dans la cour des garages (appelée ainsi parce qu’on y bricole tout et rien pour en faire pas grand chose), un taraf exhalte ses cuivres avec ostentation. Pendant ce temps, sur la placette qui donne rue Gloxin, la famille Artùs, assise sur les nombreux bancs, fait résonner ses guimbardes, flabutas, sonsainas, percussions et choeurs, sous les yeux du roi de l’Andouille qui prépare chaque jour les attributs du prochain roi du Carnaval.

Bien sûr, toutes ces musiques sont inaudibles, pour qui descend ou remonte la rue en voiture, et c’est tant pis. Ayant pignon sur rue, une école de musique, un accordeur de piano (qui loue aussi, peut-être, des accordéons et des bandonéons pour les enfants), se jumellent parfois en d’étonnants concerts, que ponctuent en Eté des bals perdus sur le parking de la rue de Lajus, dès la fermeture du supermarché local.

Dans ce secteur de la ville fluctue une population très contrastée. On y aperçoit chaque jour une nouvelle silhouette. Tantôt aux allures décalées, jeunes tirant leur meute de chiens vers les prairies du FJT de Gelos, tantôt vieux socialement faibles, un sac en plastique plombant leurs bras, quand ils habitent l’une des bâtisses défraîchies, et des gens qui zigzaguent, des dandins décatis et des dondons saupoudrées de sucre candi, des gens discrets, des femmes victimes de violences qui trouvent refuge dans les locaux de du côté des femmes, des bambins qu’on emmène à la crèche dans des poussettes, à pied, et qui ne connaissent des écureuils que le panneau rouge et blanc qu’ils regardent quand ils traversent aux feux, des portugais à la retraite, des vendeurs de spas, des agents immobiliers fumant sur le pas de la porte, des gens tranquilles, de la jeunesse qui attend le bus ou file entre les voitures à toute berzingue, bref toute une panoplie de personnages qui font de cette rue qu’elle est habitée, mais sans charme apparent.

Dans la partie sud, qui se termine à la croix du Prince, des immeubles plus récents cherchent la vue sur les Pyrénées. Les commerces y sont assez semblables aux précédents, et la plupart, à vendre ou à l’abandon. Mais on peut s’y faire tatouer un tatou dans le gras des chairs, s’y faire coiffer tout en consommant une pizza en attendant la sortie de l’école Léon Say, y visualiser des panneaux publicitaires faits main ou commander des bannes pour protéger son commerce des aléas du temps. Quant aux Pyrénées, tout cycliste digne de ce nom sait que le pied de l’Aubisque débute chez Gibanel, qui termine (visuellement) la rue du XIV juillet, et non de l’Ascension.

Et Jadinette, dans tout ça ?

Ô, Jadinette, honni soit qui Mali pense... Ton voyage, Amadou Hampâté Bâ en écrira de meilleures pages.

-par AK Pô

01 03 10


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la route du Sud
27 mars 2010, par claudiqus  

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