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Des confitures (pour déconfits à pâles figures)

samedi 9 janvier 2010 par AK Pô


Pour faire des confitures, il faut des fruits bien mûrs. On les chaparde généralement dans des vergers un peu célestes, qu’entretiennent taillent et bonifient d’élégantes femmes d’un certain âge, aux fichus perchés sur le crâne pour que leur âme ne s’envole pas, tant il est vrai, ici comme en Afrique, que c’est par là qu’elle s’envole, l’âme. L’homme à la main trop leste ne sait cueillir ces fruits. Il faut de la modestie, un certain tact, aussi. Plus apte à cueillir des baies qu’à semer des baisers, il récolte dans ses gestes ce dont il est frustré : le vent des appétences. Il se nourrissait pour survivre, quand il nourrit désormais des rêves qui l’affament. Sa faim est différente, mais sa fin est semblable. Pourtant, les fruits sont là, que ses yeux fascinés regardent pendre aux arbres.

(Même si "le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve et le remords est dans l’amour, telle est la loi" (selon Verlaine)).

La solitude est-elle le plus court chemin vers la misère sentimentale, ou est-ce l’isolement moral, celui qui confine les êtres dans leurs limites intimes sans l’avoir désiré ? Suffirait-il d’avoir les spermatozoïdes joyeux pour faire rire les femmes, se demanda l’homme, alors qu’il s’apprêtait à grimper aux branches d’un pêcher sans rien dire aux gardiennes du verger, occupées à retourner la terre, à buter les mottes et à redémarrer le système de goutte-à-goutte pour l’arrosage estival. La hardiesse avec laquelle il s’était engagé dans ces jardins d’Eden l’étonnait lui-même. J’ai franchi le pas, j’ai sauté le mur, marmottait-il entre ses dents.

Pourtant, hier encore, l’ennui le tiraillait avec une telle intensité que le frottement rotatif de ses pouces commençait à produire de l’électricité. Et cette production involontaire de châleur se répandait joyeusement au travers de tout son corps, d’où ses élucubrations sur le rire des femmes, sans doute. Mais d’autres raisons peuvent rendre à la main trop leste d’un homme la capacité de cueillir sans grabuge des fruits délicieux : un clair de lune, par exemple. Quand la luminosité des ombres chinoises fait naître le paradoxe entre solitude et isolement. La première s’habille d’une clarté diffuse, cherche dans sa thébaïde le sens caché des choses, la lumière intérieure, qui brille sans brûler, quand l’autre n’est que prison, lieu clos infortuné, infranchissable et séparé de la volonté qu’a tout être humain de vivre en plénitude. L’une ouvre des espaces quand l’autre l’y enferme.

Pourtant, ce verger où il s’est introduit, est lui-même clos et fermé sur le monde. Citadelle de terre cuite, enceinte de briques séchées par un soleil implacable formant de hauts remparts, où seules deux portes immenses de bois de sipo aux ferrures ouvragées offrent un accès aux voyageurs. Pour y accéder, il dut se mettre à nu, et suivre ce chemin de misère que dessine l’exil sentimental, et, guidé par la lune, se fondre comme un astre au milieu des cailloux. Au matin est passée la caravane des bédouins venus livrer le sel aux portes de la cité. Et au soleil levant l’un d’eux a aperçu ce caillou qui brillait. Il l’a ramassé, comme on ramasse un rêve, pour l’offrir à sa belle, et il lui a donné, quand la lourde porte s’est ouverte sur le convoi, d’êtres et d’animaux épuisés. La fraîcheur est sortie s’étourdir dans le désert et les hommes ont ri en voyant pendre aux arbres les fruits. Hommes qui savaient semer des baisers sur les bouches bées des jardinières affamées de rêves enfin là, (bien que las).

Ainsi est-il entré, et d’astre qu’il était son coeur se mit à battre la chamade des hommes. Hier avait franchi la nuit et le matin sauté le mur. Dans ce lieu isolé il n’était plus tout seul. Il sentait dans le vent de ses gestes l’appétence dont il était frustré prendre la consistance charnue d’un fruit bien mûr. Le goût lui monta en bouche alors qu’en silence il se juchait sur l’arbre fruitier. Les bédouins, quant à eux, s’étaient dispersés sous les tentes et à présent dormaient, ou buvaient du thé. Des cigognes s’abreuvaient dans la mare, près des palmiers, et battaient des ailes tels des ventilateurs près des gosses qui s’égayaient dans l’eau saumâtre.

Saisissant avec conviction les plus belles des pêches, il les enfourna avec vivacité dans sa besace, rayonnant de sa prise comme s’il se fût agi d’un droit à lui seul réservé. Car tel était cet homme, si semblable à tant d’autres : égoïste. Et ignorant. Plus apte à cueillir des baies qu’à semer des baisers. Perché ainsi au sommet de l’arbre fruitier, il regardait de haut le monde environnant avec mépris, ces femmes au dos voûté, aux mains terreuses cultivant dans leurs gestes mêmes la beauté du partage, l’amour nourricier et l’imaginaire brut ignorant la contrefaçon et l’orgueil des manières, il contemplait ces bédouins au repos sans s’enquérir de la difficulté et de l’abnégation avec laquelle ils avaient parcouru ces déserts, récolté ce sel nécessaire à toute vie.

Il s’en moquait. Les fruits étaient si mûrs qu’il s’en confit en palabres excessives. Il se mit à hurler sur ce forum antique de terre battue où il pensait régner, boubou au vent, couronné de sentences, les spermatozoïdes tristes à faire pleurer les ombres. Les femmes l’entendirent, comme une rumeur distrait le silence. Elles resserrèrent leurs fichus bien autour de leurs oreilles, le crâne bien collé à l’âme ; les bédouins gagnèrent l’arbre à palabres et se mirent à tracer sur le sable l’empreinte de leur prochaine marche. Personne ne l’écoutait. Il flottait, en réalité, dans le vent souffreteux des mots sans châleur, dans un khamsin intérieur qui bâtissait son isolement de poussières épaisses. Pourtant, de la cîme du pêcher, il ressemblait à un oiseau solitaire, un rouge-gorge, et son chant aurait pu, bien plus que ses litanies, charmer les jardinières, les enfants, les hommes qui savent semer des baisers, et rapprocher dans sa mélodie leurs solitudes en un pas de danse, quand les corps se font tendres et doux, comme sous la langue un peu de confiture, de pêche, par exemple.

-par AK Pô

06 01 10


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> Des confitures (pour déconfits à pâles figures)
9 janvier 2010, par Carola  
> Des confitures (pour déconfits à pâles figures)

Mais quel beau texte de mots glissés sous la neige ici à Pau cher(e) AK Pô !

Une promenade royale pour les tracas du jardin d’A@P, empêtrés que nous sommes de tous ses fruits à cueillir, de ses fleurs à respirer avec nos fichus noués comme des boubous sur des mines cravatées...

La recette était simple, la vie est autre on dirait...

Peut-être tout compte fait qu’il faut se poster dans ce jardin comme le lièvre de mars sous la lune ? Souple sur les pattes arrières...Je vais m’y appliquer !

Et le déguisement serait de mise pour fêter l’authentique, les grands voyageurs pris à témoin... J’ai même dû prendre le dictionnaire pour entendre le vent d’Egypte dans le désert...

On vous lit comme dans un conte indien, africain, chinois....Que sais-je encore ? Dans les méandres du nouveau testament, une recette de cuisine béarnaise aura pu se glisser...

Jésus christ et la caravane passe disait l’artiste.... Votre écriture est un vagabondage rempli de merveilleux et de sagesse. Et la seule vraie liberté dans ce monde, c’est le vagabondage.

Mille mercis pour ce petit bonheur du jour

  • > Des confitures (pour déconfits à pâles figures)
    10 janvier 2010, par Autochtone palois  
    "Perdez 22 kilos en 8 semaines", nous dit la page à côté. Avec de la confiture sur les tartines on va avoir du mal.

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