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Finance, modèles mathématiques et humanités

lundi 22 septembre 2008


Dans la célèbre bande dessinée de Jodorowsky et Moebius, L’Incal noir, un palais présidentiel volant flotte, telle une île aérienne, à quelques kilomètres au-dessus de la surface terrestre. A son bord, une secte de scientifiques se livre à des expériences nouvelles qui fascinent la cour. Une république des savants de science-fiction, sorte de version contemporaine de l’île de Laputa, création née de l’imagination de Jonathan Swift dans Les Voyages de Gulliver : des astronomes qui se retrouvent entre eux à l’abri des contingences matérielles du reste du monde, travaillent à décrire les mécanismes célestes. Il existe un point commun entre les deux récits : le monde d’en bas peut subir durement les décisions prises au sein de l’île d’en haut, et les révoltes sont matées par un mouvement descendant de l’île volante.

 

Aujourd’hui, moderne île de Laputa, les techniques de la finance mathématique s’imposent sans débat public à la société qui en subit les effets de manière parfois violente. Il est donc temps d’aller examiner les contenus des modèles des astronomes de Laputa.

C’est en effet un fait avéré et désormais assez connu que la pratique de la modélisation mathématique en finance a profondément modifié le paysage de la profession financière dans le monde et a contribué à l’omniprésence de la finance dans la société. Dans tous les domaines, les modèles sont apparus comme des outils de plus en plus indispensables à la pratique quotidienne des activités professionnelles financières les plus diverses : les modèles mathématiques se trouvent aujourd’hui au coeur de la finance moderne, à la fois comme outils pour tous ceux qui interviennent sur les marchés, mais aussi comme concepts performatifs de la réalité financière elle-même.

 

Les marchés sont ainsi mathématiquement construits et l’impact social de l’utilisation des modèles mathématiques employés par les professionnels devient de plus en plus prégnant. On peut dire que la finance professionnelle contemporaine est encastrée dans la théorie financière mathématisée, selon la terminologie utilisée par le sociologue Bruno Latour et le chercheur Michel Callon pour la science économique. De plus, cet encastrement est aussi cognitif, dans le sens où le langage scientifique pénètre les corpus réglementaires comme les normes comptables internationales ou les réglementations de Bâle II et de Bruxelles sur la solvabilité des établissements de crédit.



On voit ainsi qu’un élément important pour comprendre les crises financières récentes est la nature des modèles mathématiques : la manière selon laquelle les mathématiques de la finance prennent forme dans (et préforment) la réalité sociale. Si les modèles mathématiques sont inadéquats, alors on peut craindre que les corps de normes soient en fait pathogènes, et accentuent les risques financiers bien plus qu’ils ne les encadrent. La question n’est donc pas tant "trop dans la finance" que "quels maths passent dans la finance ?".

Considérons, par exemple, les débats actuels sur la notion de valeur fondamentale des entreprises que l’on utilise comme référence par rapport à ce qui est qualifié d’exagération boursière. Ces débats s’articulent sur une opposition entre la finance perçue comme excessive ou anormale et l’économie comprise comme réelle et normale. Ils conduisent de plus à un dédoublement du regard sur les marchés, scindant les cours de Bourse en deux composantes, l’une dite "partie fondamentale" du cours, l’autre dite sa "partie spéculative". Toute appréciation de l’activité financière se trouve donc aujourd’hui comme décomposée en deux parties et les débats publics semblent bloqués dans l’impasse d’une opposition indépassable entre partisans et adversaires du marché.

Or, on montre que cette division conceptuelle repose sur la moyennisation artificielle des variables économiques et financières, transposant l’ancienne théorie des moyennes d’Adolphe Quételet (1835) qui s’appuyait sur la loi normale de Laplace (1809). On croit être moderne alors qu’il ne s’agit que d’une vue datée du XIXe siècle, totalement inadaptée pour la caractérisation pertinente des aléas de l’économie moderne : il s’agissait à cette époque de construire les cadres sociaux de la régularité des phénomènes économiques et financiers, et par voie de conséquence la facilitation de leurs calculs.

Mais l’incertitude de l’économie "réelle" rend caduque cette ancienne construction sociale. En réalité, le clivage conceptuel actuel et les impasses auxquelles il conduit relèvent davantage d’une mauvaise quantification de l’incertitude que d’une analyse effective des situations économiques. On voit donc comment une enquête critique sur le calcul de la valeur fondamentale en finance, effectuée au moyen d’une double approche historique et épistémologique, peut permettre d’organiser plus adéquatement le débat intellectuel et donc alimenter plus efficacement les débats publics. Dans ce cas, c’est moins un excès de mathématiques qu’un défaut de modélisation qui se trouve à l’origine du problème posé.

Les débats actuels sur la place prépondérante et le rôle majeur de la finance dans la société, sur la financiarisation du monde et l’extension des marchés de capitaux dans l’économie mondiale, montrent que cette notion d’humanités scientifiques en finance est devenue d’une totale actualité.


Christian Walter est actuaire agrégé, Fondation Maison des sciences de l’homme. 

Article paru dans l’édition du MONDE du 19.09.08.

 


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